Succès critique et public créé par Fabrice Murgia en 2009, le Chagrin des ogres était repris début décembre au Théâtre National et s'affirme d’une actualité toujours brûlante.

On arrive. Toujours à la bourre. On a à peine le temps de remarquer la marche frénétique, une remarquable marche, au pas de course, au pas de guerre, comme les clowns que l’on remonte à l’aide d’une clef. Elle traverse le plateau, narrant d’une étrange voix de petite fille démoniaque l’histoire de l’ogre qui dévora ses enfants. Elle est curieuse, oppressante, engueule les personnages. Ici, c’est 2006. Et 2006, ce sont les autres, ces deux adolescents de dix-huit ans. Lui, Bastian Bosse, ouvre le feu sur son ancien lycée avant de se tirer une bastos dans la face. Elle, Natascha Kampusch, séquestrée, s’échappe dix années plus tard.

(c) Carlos Rego

La scène est réduite à son strict nécessaire, comme une frontière invisible, blanche, qui rompt l’espace en deux, comme un écran sur lequel on verrait deux films en simultané. Celui de gauche, c’est l’espace clos de Natascha qui se filme, se raconte, s’imagine. L’autre, c’est la webcam de Bastian et son blog personnel, ses jeux vidéo, sa haine pour les gens, ceux qui le harcèlent, se moquent, le détruisent. Ces mêmes espaces clos se distinguant du plateau inhabité racontent l’enfermement involontaire, celui des autres, de la société, c’est la parole qui dit dans un espace qui l’étouffe. Personne ne les entend, sauf nous, incapables de leur tendre la main, de les faire dévier de leur tragique histoire. Les personnages restent dans l’ombre, reclus dans leur grotte de pensées, décrivant leur jeunesse perdue, dénonçant ceux qui leur ont pris le mot espoir.

Cependant, Fabrice Murgia ne dresse pas un tableau classique. Non. Il ne se contente pas de noircir ce même tableau. D’énoncer les clichés, les lieux communs qu’un tel scénario pourrait offrir (c’est la faute à pas moi, c’est la faute de ceci, des jeux vidéo). Non. Les personnages nous offrent une véritable introspection et oscille dans l’antichambre du clivage de l’ordinaire, entre désir et déception, entre ce qu’ils sont et ce qu’ils désirent être.

Un conte onirique noir et sensoriel, qui tangue dans un équilibre entre fictionnalité et fragmentation subjective du réel rapporté. Les personnages subliment le texte avec force et vitalité, habités par une colère et un désarroi qui portent toute une génération plongée dans une solitude meurtrière, une réalité dans laquelle ils rêvent d’être entendus et regardés, mais ne récoltent que l’indifférence d’un réel qui en dernière instance refuse de les accueillir.

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Le Chagrin des Ogres

Texte et mise en scène de Fabrice Murgia / Cie Artara
Avec Victoria Lewuillon, Alizée Gaye, Baptiste Monnoyer

Vu au Théâtre National.