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Être collectif

Recréer la parole ouvrière en la mettant dans la bouche des spectateurs de Numax-Fagor-plus : voilà le pari de Roger Bernat dans cette performance qui repose entièrement sur l’intervention toujours incertaine du public. La question du collectif se trouve transportée des assemblées générales en usine au groupe de spectateurs.

Usine d’électroménager Numax, Catalogne, 1979. Les ouvriers prennent acte de l’échec de l’expérience d’autogestion qu’ils mènent depuis deux ans et demi pour empêcher la fermeture de l’usine et ainsi conserver leur emploi — ou plutôt leur salaire. Pour laisser une trace de leur lutte, ils font filmer leurs dernières assemblées. Le cinéaste Joaquin Jordà réalisera sur cette base le film Numax, presenta.

© Luc Vleminckx
© Luc Vleminckx

Coopérative d’électroménager Fagor, Catalogne, 2013. La crise financière a eu raison du projet, l’entreprise ferme ses portes. Les travailleurs-coopérateurs font le bilan avec amertume.

Cinéma Marivaux, Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, 2014. Les spectateurs de Numax-Fagor-plus, dont probablement aucun n’est ouvrier, rejouent les deux conflits sur le mode de la réinterprétation ; en anglais, on dit reenactement. Il s’agit de récréer un événement sur base de documents originaux. Mais contrairement aux reconstitutions historico-folkloriques type bataille de Waterloo, ici point d’acteurs en costume : les spectateurs doivent endosser le rôle des ouvriers, spontanément, en lisant leurs répliques. Seule une performeuse, informée en dernière minute des modalités du projet, joue initialement le rôle de meneuse. C’est le fil conducteur du travail de Roger Bernat : le spectacle repose sur la seule participation.

Numax-Fagor-plus est un bel hommage à la lutte ouvrière, en ces temps de politiques d’austérité où la contestation se heurte à un mur. La classe ouvrière a été atomisée en Europe occidentale suite à la vague de fermetures d’usines, comme Numax et Fagor plus récemment. L’échec de la tentative des ouvriers de prendre le contrôle de leur outil de travail est une déroute difficile à digérer pour le mouvement. Après les fastes années 1960 et 1970 sont venues les terribles années d’hiver, comme les désignait Félix Guattari, la décennie 1980, celle de l’offensive néolibérale et de l’épuisement des combats sociaux. Alors que ses répliques se font toujours sentir sur fond de TINA, « there is no alternative », la question de la continuation de la lutte se pose avec intensité. C’est celle-ci que Numax-Fagor-plus prend à bras le corps en proposant la reprise de la parole ouvrière lorsqu’elle tente elle-même de mettre ses défaites en mots.

L’impasse s’affirme encore plus radicale par la teneur de la représentation : ce sont des spectateurs qui rejouent les assemblées générales, pas des travailleurs. Représenter Numax-Fagor-plus dans un théâtre et pas dans une usine est un échec, c’est dit tel quel dans la performance. Mais justement, les tentatives de gestion par les ouvriers ont échoué, elles aussi. D’ailleurs, le spectacle ne se déroule pas sur une scène mais dans les splendides ruines que recèle l’ancien cinéma Marivaux derrière ses rutilantes salles de réception et de conférence. Ambiance post-apocalyptique.

© Luc Vleminckx
© Luc Vleminckx

La recréation est interrompue par les extraits du film de Jordá. La ferveur des ouvriers contraste avec la platitude de notre réinterprétation. Dans l’ensemble, notre concentration est absorbée par le déroulement de la performance et le sens des répliques nous échappe. Ça parle grève, trahison, salaires, assemblées générales, lutte et patronat, mais sans qu’on saisisse exactement les tenants et aboutissants des arguments en présence. Les vidéos donnent chair à ces paroles, investies, dans la bouche des ouvriers et ouvrières qui les ont prononcées, de leur force initiale.

Le nerf de Numax-Fagor-plus s’illustre dans ce déplacement. Les paroles déclamées par les spectateurs sont décontextualisées et vidées de leur sens. Par contre, tout ce dont il est question dans les assemblées générales de groupes coopératifs ou autogestionnaires — le collectif, les responsabilités, les difficultés — se joue dans la performance. Le processus, comme celui d’une assemblée générale de travailleurs, force ceux qui ne sont pas là pour ça à prendre la parole. Qui va parler ? Qui va se taire ? On distingue les bons élèves sensibles à la pression sociale, qui se précipitent pour lire les répliques dès qu’ils ont saisi le principe, les discrets planqués dans le fond, ceux qui se dévouent puis soupirent, les sceptiques.

On n’assiste pas à Numax-Fagor-plus pour être à l’aise ; les silences éprouvants font partie intégrante du processus. Les rires qui en découlent aussi, heureusement. Les parties parlées gagneraient certes à être un peu resserrées, mais l’expérience donne du grain à moudre quant aux questions de collectif et de dynamique de groupe en offrant une seconde vie aux paroles de lutte.

Réservations : www.kfda.be/fr
Billetterie : Cinéma Marivaux ouverte de 12h00 à 19h00
Boulevard Adolphe Max 98, 1000 Bruxelles
T + 32 (0) 70 222 199

En savoir plus...

Numax-Fagor-plus de Roger Bernat / FFF Au Cinéma Marivaux dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts les 16, 20, 21 et 23 mai à 20 h 30 (en français) les 18 et 22 mai à 20 h 30 (en néerlandais) le 17 mai à 22 heures (en anglais) ± 90’