Europeana swingue dans le XXe siècle entre les tranchées, les poupées Barbie, le vote des femmes, Mai 68, le sexe à la télévision, le communisme, le positivisme, le fascisme… entre autres et dans le désordre.

Mise en scène du texte de Patrick Ourednik par Virginie Thirion et avec Anne-Marie Loop, le spectacle offre bien des décalages : l’occasion de plonger au cœur des mécanismes de la « mise en théâtre ».

L’œuvre de Patrik Ourednik, concatène petits faits et grandes analyses du XXe siècle en 160 pages, pour l’édition française parue en 2005 chez Allia. Virginie Thirion a eu le coup de cœur pour ce texte « à la fois grinçant et ludique » où fantaisie et gravité cohabitent. Pour opérer des sélections dans le livre d’Ourednik, Thirion et Loop ont notamment choisi comme fil rouge le thème de la « fuite en avant » : la tendance humaine à se promettre des lendemains qui chantent alors que rien ne change. Dans une scénographie très simple, impliquant un gradin et quelques pans de tissus sur lesquels sont projetées des vidéos, Anne-Marie Loop est accompagnée sur scène d’un chien placide, témoin silencieux de ses histoires.

 

La représentation m’a, je dois dire, laissée assez perplexe. Durant tout le spectacle, je n’ai pu me défaire de l’impression désagréable qu’on essayait de m’imposer une lecture sans le dire. L’interprétation m’a semblé entièrement tournée vers l’illustration d’un propos, sans distance ni pas de côté. Anne-Marie Loop, à qui l'on ne peut certes pas reprocher de manquer de présence, déploie un jeu très appuyé, à la limite de la caricature : les nazis sont méchants, les révolutionnaires sont niais mais en même temps sanguinaires, etc. À part certains éléments de comique visuel dont je n’ai pas saisi le rapport avec le discours (oh, un chien avec un chapeau), le spectacle repose essentiellement sur la performance de déclamation d’Anne-Marie Loop, ce qui a renforcé mon impression d’être face à un discours visant à me convaincre de quelque chose – en l’espèce, de l’inanité et de la dangerosité de tout type de discours politique au sens partisan (je schématise, moi aussi).
J’ai songé aux conférences gesticulées, qui utilisent les techniques théâtrales comme outil de sensibilisation et d’information du public. Elles ont été popularisées par Franck Lepage, militant de l’éducation populaire. Pendant comme en regardant les conférences de Lepage, j’étais dérangée par l’impression que le type d’humour utilisé, avec le recours fréquent à la caricature, s’il a certes la vertu de rendre accessible un contenu qui peut paraître austère, y sert également à défendre un point de vue en ridiculisant celui – supposé et forcé – de ceux qu’on se donne comme opposants. Mais Lepage est clair sur ses intentions de faire des propositions politiques et vise à en montrer la construction, pour que chacun puisse se les approprier, alors qu’Europeana s’emploie plutôt à montrer l’échec de ces mêmes discours.

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Dans ce cycle où j’observe les rencontres entre un texte théorique et la scène, mon optique n’est pas de comparer les formes. Je ne lis pas forcément les textes sur lesquels les spectacles se basent : si je les connais, tant mieux, sinon, tant mieux aussi, cela me permet d’examiner seulement l’objet théâtral, de comprendre comment il fonctionne en soi. Ici justement, je n’y parvenais pas : pour comprendre ce qui n’était pas passé entre moi et le spectacle, je me suis penchée sur le livre.
Immédiatement, le décalage m’a frappée. Alors que j’avais trouvé le spectacle univoque et un peu moralisateur, le livre tient davantage de la littérature ou de l’exercice de style – Ourednik est traducteur de Queneau – que de l’essai. Théories, idéologies, systèmes politiques et de pensées sont passés à la moulinette et alignés les uns à côté des autres, désincarnés, réduits à des lieux communs et sortis de leur contexte, comme étalés sur une table de brocante – voilà, c’est tout ce qu’on a, faites votre choix, c’est pas cher.

Certains historiens ont dit plus tard que le vingtième siècle n’avait en fait commencé qu’en 1914 quand la guerre avait éclaté parce que c’était la première guerre de l’histoire où il y avait autant de pays engagés et autant de morts et où les dirigeables et les aéroplanes bombardaient l’arrière et les villes et les populations civiles et les sous-marins coulaient les bateaux et les canons tiraient par-dessus les lignes à douze kilomètres de distance. Et les Allemands inventèrent le gaz et les Anglais les chars d’assaut et les savants les isotopes et la théorie générale de la relativité qui démontrait que rien n’est métaphysique mais relatif. Et quand les tirailleurs sénégalais voyaient un avion pour la première fois ils croyaient que c’était un oiseau apprivoisé et un soldat sénégalais découpait des morceaux de viande dans les chevaux morts et les lançait le plus loin possible pour détourner les avions.

Si Europeana – le texte – a des personnages, ce sont « les historiens », « les philosophes », « les femmes », « les fascistes », « les communistes » et toutes les catégories qui y interviennent, toujours désignées par un article défini au pluriel, dans une généralisation absolue, sans que soit cité un nom. Le compte rendu des affaires du siècle est à la fois minutieux et terriblement détaché, récitation plus que récit, accumulation sans ordre ni hiérarchie d’impressions qui auraient pu être glanées sur Terre par un alien de passage. Il s’en dégage à la fois une impression d’absurdité presque baroque – toutes ces manières différentes de s’agiter sur Terre – et un désespoir profond – tous ces morts ! – mais en aucun cas un message, chose dont j’avais l’impression que le spectacle essayait de me matraquer.
J’ai en même temps très bien compris pourquoi Virginie Thirion et Anne-Marie Loop ont voulu adapter ce livre à la scène – elles ne sont d’ailleurs pas les seules, il y a eu plusieurs spectacles en France précédemment. Le texte est drôle, complètement décalé, sans pitié et sans concessions, il offre de multiples points d’entrée. Mais la langue écrite y est pour beaucoup : la distance se manifeste dans l’écriture même, dont les longues énumérations ne sont rythmées par aucune autre ponctuation que les points. Tout le sel réside dans l’indistinction formelle de détails accolés les uns à côté des autres de manière absurde. Les intertitres y contribuent : sous forme d’annotations en marge, ils reprennent l’idée principale du passage en un résumé d’où serait encore plus absente toute subtilité d’analyse. Tout cela devient alors hilarant, tant il est évident qu’absolument rien n’est sérieux.

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Forcément, ces éléments de mise en page n’apparaissent pas sur scène – en tout cas, Thirion et Loop n’ont pas choisi de les utiliser. Dans leur adaptation, un rythme et des coupures sont réintroduits, mais surtout, la narratrice endosse les discours qui, dans le texte, sont complètement désincarnés. L’intérêt est alors que là où je ne voyais aucun décalage et soupçonnais l’interprétation de platement coller au texte, en fait, la mise en scène opère un déplacement important. Si les mots sont strictement les mêmes dans la pièce que dans le texte, le sens qui émane de ces deux objets est radicalement différent. L’amas de citations, une fois sur scène, change complètement de degré : le pastiche de l’écrit se mue à l’oral en farce. Au passage émerge une apparence de spontanéité qui donne au contenu du texte une valeur de vérité, responsable de mon malaise.

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Europeana
Mise en scène de Virginie Thirion
Avec Anne-Marie Loop
Du 12 au 15 octobre 2016 au Théâtre de Namur
80 min

Reprise au Théâtre des martyrs du 20 septembre au 7 octobre 2017