Le Raoul Collectif, ce sont cinq potes (Romain David, Jérôme De Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szezot) qui ont décidé de se lancer dans la création… en collectif. Ils signaient en 2011, avec le Signal du promeneur, leur premier spectacle. Une réussite et une nouvelle tournée en 2014, qui passait par le TNB du 22 au 27 avril.

Dans les bois, cinq promeneurs se rencontrent. Une lampe de mineur vissée au front et une parka sur le dos, ils se ressemblent tous. D’ailleurs, ils s’appellent tous les cinq Francis. Ils pourraient être n’importe qui. Leur accoutrement identique souligne la dimension universelle de ce dont nous serons les spectateurs.

photo : Cici Olson
photo : Cici Olson

La forêt, c’est le lieu de transgression par excellence, ce lieu magique et inquiétant en marge de la société, grouillant d’une vie qu’on ne soupçonne même pas, surtout la nuit, ce lieu qu’on hésite à pénétrer de crainte de se perdre (et se perdre, n’est-ce pas devenir, si ce n’est personne, du moins autre, c’est-à-dire se transformer ?). La forêt, c’est le lieu des métamorphoses, que ce soit celle de la chenille qui devient papillon ou d’autres beaucoup plus inquiétantes. C’est le lieu de l’obscurité et du mensonge, par opposition à la lumière de la vérité et à la clarté de la réflexion. C’est le lieu de la bestialité et de la folie ; les hommes des bois, qu’ils soient bûcherons, charbonniers ou forgerons, ont d’ailleurs longtemps été craints à cause de leur animalité supposée retrouvée ou du pacte qu’ils semblaient avoir noué avec le diable.

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photo : Cici Olson

Ce n’est évidemment pas un hasard si le spectacle se déroule dans une forêt. Le Signal du promeneur met précisément en scène le moment où l’humanité semble basculer ou, du moins, où le vivre-ensemble devient impossible. Le mensonge en est une des causes possibles. Selon saint Augustin et de nombreux théologiens après lui, si le verbe humain doit s’orienter vers la vérité, c’est non seulement en vertu de l’identification, centrale dans le christianisme, entre Dieu, le Verbe et la Vérité, mais aussi parce que le langage a été institué afin que les hommes, ne pouvant lire dans le cœur les uns des autres, se communiquent leurs pensées. Dès lors, le menteur est vu comme celui qui rend le vivre-ensemble impossible en sapant les fondements mêmes de la société. De longs débats ont d’ailleurs eu lieu au Moyen Âge pour déterminer s’il fallait ou non faire du mensonge le huitième péché capital. Mais qu’est-ce qui le pousse à mentir, cet homme qui s’est fait passer pour médecin et qui, sur le point d’être découvert, tue de sang-froid toute sa famille, père, mère, épouse, enfants et même le chien, afin qu’ils ne découvrent jamais la supercherie ? Ne sont-ce pas ces mêmes règles de vie commune ? La nécessité, pour exister, de réussir, d’être quelqu’un (formule impersonnelle s’il en est !) ? En mettant en scène le procès de Jean-Claude Romand, qui les Francis jugent-ils vraiment ?

La thématique de l’écrasement de l’individu par la société, la conscience qu’il peut en avoir mais l’impuissance qu’il ressent, et la rébellion qu’il ose parfois, voilà ce qui semble être le fil conducteur des préoccupations de David Murgia qui, après les avoir portées sur scène avec le Raoul Collectif, les traite dans ses textes, notamment l’Âme des cafards. Voilà ce qui explique aussi en partie l’admiration qu’il voue à Ascanio Celestini, dont il joue les textes dans Discours à la nation. Son œuvre est tout entière traversée par cette conscience aiguë que le monde est devenu fou et qu’il court à sa perte s’il continue dans cette voie.

La scénographie du Signal du promeneur est impressionnante et complètement au service du texte. C’est une véritable transformation qui a lieu sur scène, un retour à la bestialité ou, du moins, à un état de primitivisme : des mottes de terre qui pleuvent, à un rythme de plus en plus soutenu, jusqu’à transformer la scène en un véritable champ de bataille, l’adoration d’un totem construit au milieu des bois, l’ascension d’une liane. Comme s’il fallait remonter jusque là pour pouvoir construire un autre monde. La forêt est certes ce lieu trouble et obscur qui effraie mais c’est aussi le lieu de résistance à la société. Robin des bois ne s’y cachait-il pas déjà ? Dans le Signal du promeneur, le rapport ville-forêt s’inverse très intelligemment : c’est désormais la forêt qui apparaît comme le lieu de la recherche de la vérité (en témoignent les lampes que les acteurs portent sur le front) et la ville qui est le lieu du mensonge et du faux-semblant. Les garants de l’humanité sont, en définitive, ces rebelles insoumis.

C’est à un spectacle vibrant et profond que nous convie le Raoul Collectif. L’interprétation des acteurs ne gâche rien. Non seulement ils s’amusent sur scène, mais ils vivent véritablement leur personnage. Ceux-là sont des convaincus, c’est certain.