Spectacle sur Hannah Arendt, Amor mundi parle de la difficile nécessité de penser après la guerre et l’exil. Avec la dramaturge Valérie Battaglia, Myriam Saduis propose une plongée lumineuse entre action et contemplation.

 

Mathilde Lefevre. Photo © Serge Gutwirth.
Photo © Serge Gutwirth.

« S’il n’y avait pas eu l’histoire du monde, Hannah serait en train de décortiquer Kant », avance un des amis de la philosophe au cours de la soirée représentée dans Amor mundi. En lisant ne serait-ce qu’un peu Arendt, on est frappé par la façon dont son écriture est habitée par les événements tragiques du XXe siècle : le nazisme, les génocides, la guerre, l’extinction d’un monde. Ces faits ont touché Arendt intimement, existentiellement même : juive, elle a quitté l'Allemagne pour la France en 1933 puis émigré aux États-Unis en 1941. C’est par cette information, projetée sur un mur, que commence Amor mundi. Hannah Arendt y est représentée comme réfugiée avant tout. Il s’agit d’aborder la nécessité profonde de penser des événements du domaine de l’inenvisageable. Amor mundi est, plus qu’un spectacle sur la personne d’Hannah Arendt ou sur son œuvre, une pièce sur son rapport à la pensée, à la philosophie, à la politique et au siècle, où joie et nostalgie se côtoient chaque instant. Créé au Théâtre 95 de Cergy-Pontoise, le spectacle est passé à Océan Nord ce mois de septembre. C’est, notons-le, l’un de deux seuls spectacles de la saison du théâtre, qui vit sur des avenants depuis 2010 et s’est vu contraint à restreindre drastiquement ses activités.

Photo © Serge Gutwirth.
Photo © Serge Gutwirth.

Chez Arendt et son mari Heinrich, une fête réunit des amis réfugiés dans leur Amérique d’adoption. Au nombre des invités, on compte le philosophe Hans Jonas et sa compagne Lore, la critique et auteure Mary MacCarthy, l’artiste communiste Robert Gilbert. La soirée est gaie, les retrouvailles sont chaleureuses, on débouche le champagne pour célébrer la publication de l’ouvrage d’Arendt sur le totalitarisme ainsi que la nomination de Jonas à un poste universitaire. Les philosophes dansent, s’enlacent, s’empoignent : corporellement incarnés, tout de chair d’os, ils sont habités comme l’est la pensée d’Arendt. Si le spectacle n’évite pas toujours un certain fétichisme de la chose intellectuelle, on rit aussi beaucoup – notamment à la mémorable imitation d’un Heidegger sauce docteur Folamour dont le souvenir me réconfortera la prochaine fois que je peinerai sur une traduction incompréhensible d’Être et Temps.

Angelus novus, de Paul Klee. Selon Benjamin, l’Angelus tente de repousser « La tempête que nous appelons le progrès ».
Angelus novus, de Paul Klee.
Selon Benjamin, l’Angelus tente de repousser
« La tempête que nous appelons le progrès ».

La joie retrouvée répond au gouffre du passé : si les personnages sont alors heureux, légers, ils ont traversé un océan géographique et un ouragan historique ; ils y ont perdu des racines, des amis, un monde. Ils sont visités par les fantômes du passé, notamment leur ancien camarade Walter Benjamin, suicidé sur les routes de l’exil. « Cette tempête est ce que nous appelons le progrès », proclame son Ange de l’histoire dans une apparition onirique. Justement, le jour où j’ai vu la pièce, il pleuvait à verse. La salle d’Océan Nord étant traversée par des tuyaux d’évacuation d’eau, il se produisait alors un de ces succulents moments de théâtre qui, en général, n’arrivent que dans les représentations en extérieur : le son du déluge accompagnait la description des déferlements du XXe siècle, s’ajoutant aux très bons arrangements sonores.

Comment penser non seulement après ça, mais aussi avec ça ? La philosophie est-elle innocente dans les drames de l’histoire ? Les réponses sont esquissées dans des moments parmi les plus beaux du spectacle où apparaissent des visiteurs du passé : Socrate, Thucydide, les poètes chers à Arendt. Non seulement ces textes deviennent alors très théâtraux, audibles, mais c’est même là qu’on perçoit le plus clairement leur sens. Pris pour leur valeur littéraire, les discours antiques – la Grèce et Rome étant des matériaux important pour Arendt – prennent un éclat qu’on leur connaît peu quand on les lit de manière analytique. Soufian El Boubsi, solennel et touchant, excelle en Périclès faisant l’éloge de la démocratie en l’honneur des soldats morts au combat, réconfortant Hannah Arendt qui pleure ses propres morts. La pluralité, la question des apatrides, le totalitarisme : les thèmes des écrits d’Arendt sont esquissés discrètement, créant une atmosphère, alors que l’accent est mis sur la langue et l’écriture. De l’histoire au théâtre et jusqu’à la mémoire, la boucle est bouclée.

En savoir plus...

Amor mundi (d’après Hannah Arendt) Conception et mise en scène : Myriam Saduis Texte de Myriam Saduis et Valérie Battaglia Avec Romain David, Laurie Degand, Jérôme de Falloise, Soufian El Boubsi, Mathilde Lefèvre, Aline Mahaux, Ariane Rousseau Du 9 au 19 septembre au Théâtre Océan Nord