Dans les Enfants du soleil, les grondements politiques populaires pénètrent l’espace feutré de la maison bourgeoise. Retour en Russie pour Christophe Sermet, presque trois ans après Vania.

On est chez Pavel Protassov, brillant scientifique et humaniste lunaire. Le nez dans les éprouvettes, il poursuit un objectif nébuleux lié la création d’une forme de vie qui libérerait le monde de la violence. Autour des fioles de Pavel, la maison grouille d’une clique d’intellectuels flanqués de problèmes relationnels et de projets utopiques. Les enfants du soleil, ce sont eux : l’intelligentsia russe du début du XXe siècle, biberonnée aux idées progressistes selon lesquelles le changement viendra de l’instruction. La révolution de 1905 vient d’échouer lorsque Maxime Gorki écrit cette pièce, en prison. 1917 est loin, l’échec est amer. Gorki ne peut que deviner le monde nouveau qui se profile. Pour le révolutionnaire qu’il est, la part du clair et de l’obscur n’est pas décidée –  elle ne le sera peut-être jamais vraiment, son compagnonnage avec les bolchéviks demeurant teinté de doutes.

Les Enfants du soleil dépeint la fracture entre les élites progressistes et le peuple. Quand Elena, la femme de Pavel, instruite et libérée, ne comprend pas que les servantes puissent rester si bêtes dans une maison pleine de livres, Gorki pointe les limites de l’émancipation par la culture : comme si une servante allait vraiment se mettre à lire les livres des patrons toute seule dans son coin, alors qu’elle doit récurer des casseroles et courtiser du vieillard. Les livres leur mettent de si drôles de choses en tête, aux patrons, quand dehors planent la misère et le choléra.

Dans cette adaptation, les enfants du soleil apparaissent complètement hors-sol, à commencer par un Pavel auquel Yannick Regnier donne ce qui lui faut de nervosité obsessionnelle. Sa sœur Lisa, engluée en crise existentielle permanente, en présente l’alternative pessimiste. Les acteurs incarnant cette brochette de cinglés font partie des fidèles de Sermet, qui les laisse explorer une palette de jeu allant de la satire au psychodrame – mention spéciale pour Philippe Jeusette, hilarant en vétérinaire bougon qui jure en wallon, et pour Claire Bodson, tout en subtilité dans la peau d’une amoureuse transie. L’énergie du spectacle doit aussi beaucoup au travail du texte effectué avec la traductrice Natacha Belova, sans oublier les fantastiques costumes qui plantent les personnages.

La pièce de Gorki se caractérise donc par une attention politique absente du Vania de Tchekhov, marquant un jalon dans le travail de Sermet. Son adaptation met toutefois l’accent sur les relations avant de travailler la question de la révolution. Les dialogues les plus chargés politiquement sont souvent travaillés au premier degré, comme supports des relations entre les personnages. Le politique resurgit alors plus subtilement, condition ou effet peut-être d’une réception contemporaine, sous la forme d’une ouverture à l’extérieur, au dehors, au monde. L’espace de scène, demeurant celui du foyer, se trouve décloisonné : traditionnellement à l’écart de la cité, l’espace domestique est ouvert à tout vent. Pavel se plaint d'être sans cesse dérangé : son labo tient lieu de cuisine et de boudoir, on y entre comme dans un moulin. Alors que le ressort classique de la comédie de mœurs est le secret (amants cachés et portes claquées), les enfants du soleil ne dissimulent pas : tout est avoué dans un salon qui tient lieu de place publique. Les personnages se pressent les uns sur les autres dans un espace exigu, débordant sur l’arrière-scène, dans les gradins. Rien n’échappe au regard dans cette installation exemplaire d’une scénographie forte, au service de la pièce et qui donne envie de pardonner les quelques excès d’un spectacle trop chargé.

C’est ce décloisonnement qui échappe aux intellectuels pleins d’illusions et les promet au pire. L’histoire donne raison à Lisa, offrant la vision terrifiante d’une pythie dont les angoisses démentes prédisent de réels malheurs. C’est aussi le seul personnage dont on ne saura rien de l’événement traumatique à l’origine des névroses, peut-être si intense parce qu’il est immémorial.