Partis dix jours en Istanbul, Coline Sauvand et Laurent Toulouse ont pris - selon leurs propres mots - une claque. Une claque devenue le très beau carnet de voyage que vous avez découvert cette semaine dans la galerie de Karoo.

Coline Sauvand, Laurent Toulouse, racontez-nous l'histoire de ce Carnet d'Istanbul.

Coline Sauvand : On est partis à Istanbul de manière un peu hasardeuse. On avait gagné un concours pour réaliser un carnet de voyage là-bas. Avant de partir, on voulait en faire un carnet réaliste et puis, en rentrant, on a décidé d'en faire un carnet fantastique. Avant notre départ, on avait essayé de s'imprégner de l'histoire turque, de l'histoire d'Istanbul, mais on n'était arrivé qu'au XVIIe siècle. Donc, de l'Istanbul moderne, on ne savait rien ou presque. Du coup, on a pris une claque ! Au point d'avoir eu des difficultés à produire quelque chose sur place. En rentrant, on a développé tout un travail entre les croquis que j'avais faits sur place et les textes de Laurent, plus dans le domaine du rêve et du merveilleux. J'accompagnais ses textes avec des pastiches de miniatures persanes, que j'avais découvertes en étudiant Mon nom est rouge d'Orhan Pamuk. Elles m'avaient vraiment introduites à la culture picturale traditionnelle turque. À partir de ces miniatures persanes, j'ai pu représenter une vision plus globale d'Istanbul en prenant des morceaux de ville et en les amalgamant dans une seule image, inspirée d'une miniature persane. J'ai fait de cette manière une série de sept grandes images.

À première vue, s'inspirer d'un style persan pour représenter une ville ottomane peut surprendre...
Laurent Toulouse : En fait, non. À l'époque, c'était la Perse ! L'art ottoman médiéval, c'est de l'art perse. C'est une culture intimement liée à l'art du livre qui s'est développée autour du Coran et de l'écriture. La culture persane a profondément influencée cette partie du monde. Les miniatures persanes sont donc tout sauf incongrues dans un carnet de voyage stambouliote.

La claque dont vous avez parlé en arrivant à Istanbul, c'était quoi ?
C.S. : C'était la rencontre avec une mégalopole qu'on n'attendait pas. On s'attendait à voir des miniatures persanes dans des palais aux arabesques infinies, et on s'est retrouvé dans une ville grouillante, parfois très moderne et surtout très contrastée. Il y a souvent peu de distance entre la ville des touristes et celle des autochtones, familiale et modeste.

28-Galata
Carnet d'Istanbul, page 28.

C'est ce que vous retiendrez de la ville ?
C.S. : Oui, mais je pense que ce voyage était un prétexte pour traiter une thématique, celle des miniatures. Pour être honnête, je ne pense pas que ce voyage ait été aussi inspirant que la découverte des miniatures persanes sur Google Image !
L.T. : Dans le carnet, il y a quand même les croquis faits sur place.
C.S. : C'est vrai, d'ailleurs, le défi de Laurent était d'écrire des textes qui puissent faire le lien entre les croquis réalistes et le monde onirique des miniatures. C'est pour ça qu'on a imaginé que les personnages des carnets, nos homologues en fait, sous l'effet de la même claque que celle qu'on a vécue personnellement, s'endorment et rêvent leur voyage.

Le carnet se prolonge par une exposition.
C.S. : Il y a l'exposition à l’Espace Paul Delvaux à Watermael-Boitsfort dans le cadre d’Europalia Turkey. Elle sera suivie par une autre expo à Saint-Gilles1 en janvier, elle-même accompagnée de notre projet actuel : un jeu vidéo.
L.T. : On avait envie de faire d'autres choses que des expos, alors on s'est dit : pourquoi pas un jeu vidéo ? Et en fait, c'était une super-idée. Sur l'aspect technique de la programmation, c'est vraiment comme un jeu vidéo avec un vrai gameplay, mais c'est réfléchi pour pouvoir l'exposer.
C.S. : C'est un espace labyrinthique à explorer, de pièce en pièce, dans lequel on peut se perdre.
L.T. : Comme dans la conception classique des jeux vidéo, le joueur est incarné par un personnage à l'écran qui se déplace dans les décors dessinés par Coline, des espaces irréels, aux perspectives déroutantes.
C.S. : Finalement, même si ça ne ressemble pas vraiment à Istanbul, on retrouve la ville dans ces miniatures. Notamment des choses très caractéristiques, des détails qui nous ont frappés à Istanbul et qu'on n'aurait pas pu sentir ou percevoir sans y avoir été. Ce qui fait dire à ceux qui connaissent Istanbul qu'on retrouve, malgré l'univers parfois surréaliste des miniatures, quelque chose de cette ville.


  1. Au Centre culturel Jacques Franck.