Cette semaine, la galerie Karoo vous proposait de découvrir des lettres inédites d'écrivains célèbres exposées à la bibliothèque de Saint-Josse dans le cadre de exposition D'Indications à Karoo, 70 ans de critique. Rencontre avec Thierry Horguelin, commissaire de l'exposition.

L'exposition, qui rassemble également de nombreuses couvertures et articles témoignant de l'évolution de la revue Indications, mais aussi de la critique littéraire en général, est visible du 7 octobre au 14 novembre à la Bibliothèque communale de Saint-Josse, 2 rue de la Limite, 1210 Bruxelles.
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Rolin-page-001(1)Soixante-dix ans, c’est long pour une revue de critique littéraire. Comment expliquer cette longévité ?
De fait, en matière de revues, pas seulement littéraires, la longévité est plutôt l’exception. S’agissant d’Indications, je doute que ses fondateurs, même dans leurs rêves les plus fous, aient parié sur une vie aussi longue. Deux facteurs l’expliquent à mon avis. Pendant longtemps, la revue s’est présentée sous forme de fiches de lecture et non de volumes reliés, et cette formule séduisait, je crois, pour des raisons pratiques, les bibliothécaires et les enseignants qui constituaient alors, beaucoup plus que les jeunes, son lectorat. Ensuite, en particulier depuis trente ans, la revue a su constamment se renouveler, parfois de manière radicale.

Qu’était cette revue à sa naissance, et qu’était-elle devenue avant de devenir Karoo ?
Indications est née au sein de la Jeunesse indépendante catholique féminine (JICF), mouvement issu de l’Action catholique. Elle a été fondée par l’aumônier de la JICF, le chanoine Mampay. Cela se passe à la fin de l’Occupation, une période où les distractions sont rares, où la lecture est un loisir privilégié. On a lu énormément sous l’Occupation, en Belgique comme en France. Mampay voit donc les jeunes filles de la JICF dévorer les livres, il est réellement convaincu des vertus formatrices de la lecture… à condition bien sûr que ces lectures soient encadrées. D’où le projet d’une revue qui servirait de guide de lecture. Le titre d’Indications, une trouvaille de Jacqueline de Villermont qui fut la première cheville ouvrière de la revue, est très parlant à cet égard.

À ses débuts, Indications est nettement d’orientation chrétienne. En même temps, la littérature y est prise au sérieux. La revue se signale par des comptes rendus longs et fouillés qui sont un peu sa marque de fabrique. C’est le paradoxe qui frappe en parcourant les collections anciennes : une sorte de contradiction interne entre de grandes études sur Stendhal ou Dostoïevski, qui en vantent longuement les mérites littéraires, et le petit cartouche final, bordé de noir comme un faire-part, qui en déconseille néanmoins la lecture aux « personnes non averties » au nom de la morale.

On peut sourire de ce côté prescripteur, mais il allait de pair avec des articles de grande qualité. Je suis tombé par exemple sur une étude remarquable sur Valery Larbaud, ou encore sur une recension des Fruits d’or de Nathalie Sarraute, qui analyse à sa parution le roman avec une grande pénétration et le recommande vivement comme étant l’une des meilleures productions du Nouveau Roman. À une époque où le Nouveau Roman suscitait de violentes polémiques, toute la presse même « éclairée » ou se voulant telle ne partageait pas cet avis.

Montherlant2-page-001Comment est-on passé de l’ère des prescripteurs catholiques à celle des jeunes critiques à l’esprit libre ?
Cela s’est fait en plusieurs étapes. Au fil du temps, Indications s’était mise à ronronner et un besoin de renouvellement s’est fait sentir. En devenant rédactrice en chef dans les années 1980, Geneviève Bergé a entrepris de professionnaliser la revue. La parution est devenue bimestrielle et régulière. Chaque numéro s’est ordonné désormais autour d’un grand dossier sur un auteur ou un courant littéraire. De nouvelles rubriques se sont ajoutées. Mais le grand tournant a été celui du milieu des années 2000, avec l’arrivée de Thierry Leroy, secrétaire général de l’asbl Indications, et de Lorent Corbeel, nouveau rédacteur en chef. Le fonctionnement de la revue a été repensé en profondeur pour l’accorder pleinement avec le statut d’organisation de jeunesse d’Indications. L’idée était de ne plus considérer le lectorat jeune comme un public « passif » auquel s’adresseraient des adultes, mais de l’associer directement au projet éditorial de la revue, en faisant d’Indications une revue écrite par des jeunes. Cette ligne a été maintenue lorsque la revue au format livre est devenue un magazine en 2011, et puis trois ans plus tard lorsqu’Indications s’est métamorphosé en Karoo. Depuis bientôt dix ans, la singularité d’Indications et maintenant de Karoo est que la majorité des articles y sont écrits par des jeunes qui y font leurs premières armes de critiques, épaulés par une équipe de professionnels. C’est à ma connaissance un cas unique dans le domaine des périodiques culturels.

Qu’apprend-t-on de l’époque (et de la revue dans son époque) en découvrant les lettres exposées à la bibliothèque de Saint-Josse ?
Un des grands plaisirs en préparant cette exposition a été de retrouver dans les archives six classeurs de lettres d’écrivains, datant des années 1950 aux années 1990. On est forcément ému de découvrir l’écriture de Claude Simon ou de Robert Margerit, ou même des lettres dactylographiées corrigées à la main par leur auteur. Il y a de tout, des auteurs célèbres et d’autres tombés dans l’oubli. Cela va de la simple carte visite avec quelques mots rapides de remerciement à de belles et longues lettres. Une constante : de nombreux écrivains apprécient la longueur et le caractère fouillé des articles d’Indications, et ils sont plusieurs à souligner que l’auteur de la critique a été le premier, voire le seul, à relever un aspect de leur roman qui leur tenait particulièrement à cœur. On devine entre les lignes chez certains un sentiment de solitude ou d’isolement, et l’émotion d’avoir éveillé chez un lecteur l’écho dont ils rêvaient. Certains rectifient gentiment l’une ou l’autre erreur ou contestent une appréciation. J’aime beaucoup la lettre de Michel Tournier qui s’énerve du caractère moralisant de l’article sur le Roi des aulnes et donne en deux pages une belle leçon de littérature.

SimonIl est émouvant de parcourir ces lettres pour une autre raison. C’est qu’elles témoignent d’un moment de l’histoire de la sociabilité littéraire qui est probablement derrière nous. Une époque où il allait de soi pour un écrivain d’écrire à un critique pour le remercier de son article – quitte à contester parfois son avis –, où un dialogue entre auteurs et critiques était possible. Tout cela coïncidait aussi avec la « vitesse lente » de la circulation de l’imprimé et du courrier postal. Un livre, un article ne se périmaient pas en trois jours. Ce temps est vraisemblablement révolu. Il y a certainement des écrivains (j’en connais) qui sacrifient encore à cet usage aujourd’hui, mais ils le font par courriel, médium par essence éphémère et rarement archivé.