La juste place, un dossier sur la place des femmes dans les arts et la culture en Belgique francophone.

Le 4 juin 2018, près de 200 femmes investissaient les marches du Théâtre National à Bruxelles. Elles prenaient toute la place, sur ces marches. Toute la place, elles qui, dans les arts comme en politique ou dans tant d’autres secteurs, se partagent habituellement un strapontin. Car non, en 2018, la culture n’est pas un secteur favorable aux femmes, loin s’en faut. Majoritaires dans la population, majoritaires sur les bancs des écoles d’art, les femmes sont sous-représentées à tous les niveaux de la vie culturelle et artistique.

Les cinéastes dont les films ont été sélectionnés par le Centre du cinéma de la Fédération Wallonie Bruxelles pour célébrer, en 2017, les 50 ans du cinéma belge (9 femmes sur 50).

Quelques chiffres ? Ce sont justement des chiffres, ceux de la Fédération Wallonie-Bruxelles, que ces femmes brandissaient sur les marches :

Dans le secteur des arts de la scène, 70% des 30 organismes les mieux financés sont dirigés par des hommes ; ils gèrent 80% des budgets concernés. Dans celui du cinéma, 68% des aides à la production sont attribuées à des hommes. Dans celui de la littérature, 70% des bourses sont attribuées à des hommes.

La liste se poursuit, inlassablement. Près de 200 femmes se sont invitées le 8 juin dernier au Théâtre National où se tenait le bilan des commissions de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans les arts de la scène. Au bilan public de ces commissions, elles opposèrent cet autre bilan : celui de l’invisibilisation systémique des femmes et de la place dérisoire des minorités dans les métiers artistiques.

125 réalisatrices répondent à cette sélection (© Marie-Françoise Plissart).

Le 8 juin 2018 était la première action du groupe F(s), collectif de femmes qui luttent pour l’égalité dans le secteur de la culture. Ce jour-là, nous (plutôt qu’elles puisque j’en suis aussi) avons crié, applaudi, fait du bruit. Nous avons lu à quatre voix un texte qui dressait les constats et se terminait ainsi :

« Devant vous, aujourd’hui, nous nous tenons debout, organisées, vigilantes, contre le copinage et la politisation toujours et encore en vogue dans les places de pouvoir culturel. D’autres modèles sont possibles ! Nous sommes en 2018. Ce système patriarcal, nous n’en voulons plus ! »

À Avignon, un mois plus tard, Carole Thibault, metteuse en scène et directrice du centre dramatique national de Montluçon refusa le Molière qui lui était décerné. Dans un discours brillant de justesse et de colère elle constatait que, deux ans après avoir été invitée à faire un discours « rigolo » sur l’absence des autrices dans le festival d’Avignon depuis sa création, rien n’a bougé. Elle aussi, égrène les chiffres : en 2018, la programmation du festival In hors jeune public représente 9% d’autrices femmes pour 91% d’auteurs hommes ; la programmation théâtre représente 89,4% d’artistes-créateurs hommes pour 12,6% d’artistes-créatrices femmes… La liste se poursuit, inlassablement.

https://www.youtube.com/watch?v=eKwcO6OA2b04

La vidéo de son intervention a fait le tour de web et redonné courage à toutes celles qui, de F(s) en Belgique à HF en France et dans tant d’autres lieux, non seulement créent mais aussi luttent pour qu’elles-mêmes et leurs créations occupent leur juste place dans l’espace culturel. La juste place, elle ne se détermine pas à la calculatrice, certaines plaident pour des quotas, d’autres sont contre. Mais toutes nous sommes d’accord sur une chose : un strapontin, c’est insuffisant. Toutes nous sommes d’accord : il est grand temps de laisser aux femmes l’espace pour écrire, jouer, mettre en scène, réaliser, orchestrer, peindre, photographier, diriger des institutions culturelles ; l’espace pour être programmées, exposées, diffusées, produites, financées, primées.

Le collectif F(s) sur les marches du Théâtre National le 8 juin 2018.

Dans Karoo, le dossier La juste place interrogera successivement la place des femmes dans le théâtre, la littérature, la musique, les arts plastiques et le cinéma. Un article par rubrique Karoosienne pour dresser les constats, donner la parole aux intéressées et se plonger dans les œuvres des créatrices.

À très vite pour un premier rendez-vous avec les femmes de théâtre !

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