critique &
création culturelle

À pied d'œuvre

Le prix de la liberté

À pied d'œuvre est une exploration de la précarité choisie, du travail et du prix réel de la liberté. Valérie Donzelli y interroge les injonctions sociales, la place de l’art dans une société productiviste et la frontière trouble entre responsabilité et émancipation, sous l’interprétation touchante de Bastien Bouillon.

Adapté du roman autobiographique éponyme de Franck Courtès, À pied d'œuvre présente l’histoire de Paul Marquet, photographe en reconversion qui décide de lâcher la sécurité d’un travail stable et rentable pour se consacrer pleinement à l’écriture de son quatrième roman. Cette décision le fait basculer dans un nouveau style de vie qui interroge les tensions qui entourent le conformisme professionnel et le manque de spontanéité qui en découle, tout en démystifiant la réalité du métier d’artiste.

Valérie Donzelli signe un nouveau film émouvant de simplicité, par le choix d’un scénario efficace, injecté dans des scènes brutes dont le montage est très marqué, sans effet ou transition, donnant un côté documentaire au film, comme pour appuyer le côté biographique de l’histoire. Le grain vintage apporté à l’image n’est pas sans rappeler le métier originel de Paul et ajoute une dimension en suspens, celle des songes et de la création, celle d’un auteur qui s’inspire de son quotidien pour écrire. Donzelli met l’accent sur le réel, mal léché, douloureux, ne cherchant pas à glamouriser la précarité de la vie bohème de l’écrivain. Le génie de Donzelli est d’avoir fait visuellement de Paul un personnage en retrait, appuyant sa marginalité découlant de sa situation précaire et de son statut d’artiste. À l’aide de tous ces procédés, Donzelli installe tout au long de son film une certaine mélancolie de l’effort, silencieuse et pourtant bien présente.

Paul Marquet est interprété par Bastien Bouillon qui n’en est pas à son coup d’essai avec Donzelli puisque Paul est le quatrième rôle qu’elle offre à l’acteur de 40 ans. Bouillon a remporté en 2023 le César du Meilleur Espoir masculin pour La Nuit du 12 et s’est vu offrir, un an plus tard, le rôle de Fernand Mondego, comte de Morcerf dans Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte, sorti en 2024. Son interprétation est ici brillante tant elle est criante de sincérité. Bouillon nous emmène à travers ses yeux dans sa descente aux enfers sociale, physique et mentale avec cette étincelle dans le regard qui oscille entre espoir et doute. Sa voix off nous emmène dans ses pensées avec une douceur et une lenteur qui rappelle le besoin de ralentir et de se poser les bonnes questions. Une voix berçante, même dans la douleur ou le dégoût, qui vient commenter sa propre existence et ses choix après coup. Dans les moments de silence aussi, Bouillon confirme son talent pour nous bouleverser et nous conquérir.

Autour de Paul et de ses rêves d’artistes gravitent un certain nombre de personnages secondaires qui incarnent le retour à la réalité, l’appel aux devoirs et responsabilités : son ex-femme et ses deux enfants, son père et sa sœur, son éditrice ou encore Pierre, une ancienne connaissance. Tous ces personnages sont brillamment interprétés et chacun des acteurs incarne son rôle moralisateur avec brio et à sa manière. Ils remettent un cadre à l’existence désordonnée de Paul mettant des mots sur ce que pense la société de cette précarité presque choisie par celui embrasse l’incertitude du monde artistique au bon sens d’une vie bien rangée et toute tracée.

« Tu sais, à notre époque, il y a des esclaves qui sont très bien payés. »

Le plus gros atout d’À pied d'œuvre est incontestablement le sujet qu’il aborde et les questions qu’il soulève, concernant notre société moderne de consommation et les rouages invisibles dans lesquels nous nous sommes empêtrés.

Le rapport au travail

À travers les missions de jobbing improbables qu’effectue Paul, le film nous montre que, contre de l’argent, le désespoir d’un homme qui doit absolument se nourrir amène à accepter n’importe quoi. Toute la dynamique traditionnelle mais néanmoins régulée des rapports de force dans le monde du travail est complètement bafouée. Les employeurs changent quotidiennement et pourtant, leur profil se rejoigne sur un point : leur pouvoir d’achat. Bien que parfois mince mais toujours plus important que celui de Paul, cette aisance financière leur permet de refiler le sale boulot à un autre, désespéré, pour des clopinettes et dans des conditions plus que discutables.

Le spectateur sera amené à voir Paul tondre la pelouse sans avoir à disposition la moindre tondeuse mais aussi à déraciner des buis sur une terrasse étroite, dans le froid et des heures durant, ou encore de devoir monter une armoire au beau milieu d’une soirée, sous le regard trouble de son employeur d’un jour et de ses amies un peu trop curieuses, désinhibées par l’alcool. Si, comme nous, Paul travaille parce qu’il en a besoin, lui met sa santé mentale et physique en péril car ses droits et son intégrité ne sont pas respectés.

Paul n’est pas un employé comme tout le monde. Son entourage, amical comme familial, voit d’un mauvais œil ce mode de vie au jour le jour. Ce n’est pas seulement sa condition de jobbeur qu’ils critiquent, c’est la raison qui l’a amenée à choisir un tel rythme de vie : sa volonté de faire de l’écriture son véritable travail.

Le rapport à l’art

« Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune. »

En mettant en mots et en images le quotidien d’un artiste en devenir, Donzelli nous emmène dans la réalité du terrain : celui de la précarité du monde artistique. Le premier confinement a scellé le sort de la culture : il n’est pas reconnu comme un secteur essentiel. Le financement ne suivant plus, il est normal pour l’artiste en devenir de devoir se positionner entre la stabilité économique d’un métier classique et le besoin d’exprimer son art, à ses risques et périls. Gagner de l’argent ou créer, il faut choisir ; d’autant plus lorsque rien ne garantit le succès de son art et la récompense pécuniaire qui pourrait y être associée.

Le rapport à la pauvreté

Ce qui m’a particulièrement intéressée dans ce film est la manière dont Donzelli et Bouillon nous emmènent dans une descente progressive vers la pauvreté. Voir les étapes une à une être franchies : d’abord en troquant un appartement luxueux pour un studio en sous-sol, ensuite par la vente d’objets précieux et enfin par le fait de vivre avec peu, avec rien et finalement ne plus vivre.

« Mais Paul, tu n’es pas un vrai pauvre. »

Réplique donnée par la sœur de Paul, elle souligne la nécessité de choisir la raison à la passion. Celui qui a les moyens de s’enrichir dans le système créé par la société se doit de rentrer dans le moule qui lui a été créé. Car celui qui se met en danger financièrement, en quittant une position sinon confortable, au moins raisonnable, est un idiot qui ne peut se prétendre être une victime de la vie et des circonstances tragiques de l’injustice. Pour son entourage, Paul n’a pas le droit de prétendre à un statut qu’il était en toute capacité d’éviter. Sa décision de mettre de côté sa carrière de photographe est un caprice déraisonnable et égoïste, tant vis-à-vis de ses enfants que de la société envers laquelle il est redevable. Cette vision de la pauvreté nie l’existence d’une précarité plus discrète, moins extrême mais tout aussi pesante.

Le rapport aux responsabilités

Tous en veulent à Paul d’une manière ou d’une autre, lui reprochant de ne pas endosser les responsabilités que sa position lui impose, notamment en tant que père de deux adolescents. Car Paul renonce à la possibilité d’être présent, de représenter une figure stable et saine pour des jeunes qui se cherchent encore et se construisent, en choisissant de mettre sa carrière artistique avant ses devoirs paternels. Cette décision l’amène à l’isolement et sa précarité renverse la dynamique relationnelle entre ses enfants et lui. En tant que figure paternelle, Paul est censé être celui à l’écoute, celui qui s’inquiète, celui qui encourage. Mais la situation de leur père mène les enfants à endosser eux-mêmes le rôle de l’adulte responsable, soucieux de la condition d’un être instable et immature.

Des responsabilités, Paul en a d’autres évidemment. Notamment vis-à-vis de son éditrice, Alice, qui attend toujours un quatrième roman à la hauteur des espérances. Elle incarne finalement l’autre pan, celui de la vie d’artiste.

Le rapport à la liberté

Enfin, la dernière question abordée est la question de la liberté et surtout, de son coût. La sécurité et la stabilité ne seraient-elles pas les vraies voies qui mènent à la liberté ? On a souvent une idée de la liberté comme d’une anarchie, sans règle, sans responsabilités, sans obligations. Être libre, ce serait avoir la possibilité de ne pouvoir s’en remettre qu’à soi, sans dépendre de l’avis ou des intérêts d’autres. Ce serait refuser le chemin quadrillé et codifié par une société encadrante et sécurisante. Le problème est que cette fameuse société dans laquelle nous évoluons n’est ni égale ni équitable, ce qui implique que tout le monde n’a pas les mêmes chances d’être libre.

À pied d'œuvre m’aura marqué de bien des manières, par les questions abordées, les choix de réalisation opérés et par l’interprétation juste et touchante de Bastien Bouillon. En refusant l’idéalisation de la vie d’artiste au profit de la vérité, Donzelli livre un film âpre mais nécessaire en faisant coexister la beauté de la création et la violence de la précarité.

À pied d'œuvre

Réalisé par Valérie Donzelli
Avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen.
France, 2026
92 minutes

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