critique &
création culturelle

Art Brussels

Une Dernière Pour La Route
La Tournée des Vernissages #4

« Solo Show » de Lawrence Calver pour la galerie De Brock

Association de Malfaiteurs est un récit narrant La Tournée des Vernissages bruxellois de deux complices de déambulation artistique, Malfa et Asso, les alter-egos respectifs de Laura Bui Sabalic et Macha Bouteiller. Peintre et cinéaste en début de carrière, perpétuellement fauchées, elles n’ont jamais su résister à une occasion de fumer des clopes en parlant d’art autour de verres gratuits. Ce soir-là, les verres ne sont pas gratuits, car elles se retrouvent à Art Brussels, la foire d’art contemporain la plus importante de Belgique.

Pour une fois, c’est Malfa qui est en retard. Elle a rendez-vous avec Asso pour le vernissage de Art Brussels, la plus grande foire d’art contemporain de Belgique. « Heureusement que ton amie de chez Christian Berst nous a filé des invitations », s’exclame Malfa en faisant la bise à Asso. « Je ne paye jamais pour les foires », explique Malfa mais Asso ne l’écoute pas. Malgré le paysage ouvert qui s’étend devant le bâtiment du Heysel, elle se sent déjà claustrophobe. Elle observe un groupe de gens qui descendent d’un minibus, le genre qu’on retrouve dans les terrains de golf, ou celui qui transporte le Pape. « Ça doit être pour les personnes à mobilité réduite », se dit-elle. Mais non, il s’agit juste d’un groupe de riches, apparemment tout à fait valides, juste paresseux. Malfa n’est pas surprise, elle a vu pire.

Malfa, elle, est habituée aux foires. Elle en a visité plusieurs et a même tenu un stand lors d’une autre foire d’art et de design, quand elle travaillait en tant qu’assistante galeriste. Elle raconte son expérience à Asso : le rythme effréné, comment elle choisissait ses tenues, le jeu de séduction professionnelle avec les autres tenanciers de stand, le jeu de séduction avec les acheteurs potentiels. Asso l’écoute et ça lui rappelle les salons de l’automobile et ses hôtesses. Elle se dit que c’est la même chose, juste des codes différents, et ça la déprime un peu.

Malfa se prend facilement au jeu. Elle tire son amie à l’intérieur, elle sait déjà quoi faire, quels airs prendre, pour obtenir un tote bag gratuit qui devrait pourtant être réservé aux clients de la banque privée qui sponsorise l'événement. Après tout, elle a vécu de bonnes expériences à Art Brussels. Ce n’est pas seulement un terrain de jeu professionnel, mais un terrain de jeu tout court. Elle se souvient quand, il y a quelques années, habillée en tenue d’ouvrier bleue entièrement tâchée de peinture, elle a réussi à faire perdre une demi-heure à Rodolphe Janssen en personne en prétendant vouloir acheter une photo de Larry Clark. Mais cette année, pas de tenue d’ouvrier. Tout le monde a l’air de sortir d’une réunion de teambuilding au Zoute. Même Malfa a adapté son style. Elle porte un grand carré en soie à motif de cheval. L’amour pour l’équitation de la bourgeoisie semble s’immiscer partout. Les stands des galeries évoquent des étables, et les visiteurs, avec leurs mouvements dirigés et leurs allures élégantes mais dangereuses, rappellent des chevaux de manège. On ne sait plus trop qui est le bétail dans cette histoire. Asso pense aussi à un supermarché, ou encore à un casino, en tout cas, à un lieu pensé comme un labyrinthe de dépense.

Asso : Les visiteurs, on dirait des zombies. Ça me rappelle les gens que j’ai vu à Las Vegas.

Malfa : Ouais, c’est des entités complètement dépersonnifiées par leur environnement. Ce que tu dis, ça me rappelle la thèse de Brian O’Doherty sur le White Cube. En gros, le format du White Cube a été mis en place pour maximiser les ventes d'œuvres d’art, son côté clean et épuré permettant de mettre en valeur les peintures modernistes. Sauf que dans ces espaces blancs et minimalistes, le visiteur est confronté à la maladresse de son corps. Comme si son corps humain était inadéquat. Du coup, il devient un œil réifié, réduit à son regard et rien d’autre. Incapable de réfléchir, d’interragir, de sentir. Il peut juste regarder. Et dans ce cas-ci, dépenser, j’imagine.

Ça fait une bonne demi-heure que l’Association de Malfaiteurs déambule à la recherche de quelque chose d’intéressant, et le premier stand qui attire leur regard en est justement un qui met à mal le white cube. Il s’agit du solo show de Lawrence Calver, présenté par la galerie De Brock. Malfa est hypocrite. Elle déteste tout ce qui est dérivatif, tout ce qui s’inspire trop directement de mouvements et styles passés… sauf quand il s’agit de quelque chose qu’elle aime bien. Et, en l'occurrence, Lawrence Calver est très clairement inspiré par l’arte povera, un mouvement italien des années 1960, centré autour de matériaux bruts, de l’importance du geste et du processus, ainsi que du refus d’un traitement trop poli. Les toiles de coton et de lin de Calver, avec leurs points de suture mis en évidence, sont travaillées jusqu’à ce qu’elles ressemblent à du cuir. Bien sûr, son travail est vide de la démarche politique de l’arte povera. Il y a quelque chose à dire sur la décontextualisation d’une telle pratique, mais sous les lumières froides des projecteurs industriels de la foire, ces matériaux naturels sont tellement rafraîchissants.

L’Association de Malfaiteurs continue de se balader entre les stands, mais Asso ne se sent pas bien. Elle fouille ses poches à la recherche de sa ventoline, avant de se rappeler qu’elle n’a jamais été asthmatique. Il faut qu’elle fasse une pause, et vite. Elle se dirige vers la cour intérieure pour fumer une clope. Malfa se dirige vers le bar. Alors qu’elle transfère de l’argent sur son téléphone pour avoir assez sur sa carte pour payer les deux verres de vin, 8€ chacun, les deux hommes derrière elle dans la file discutent de leurs achats. L’un d’entre eux vient de mettre la main sur un énorme caillou de Michel François chez Xavier Hufkens, un rocher de plusieurs dizaines de milliers d’euros, et il ne sait pas encore comment le faire entrer dans son salon.

« Frauenzimmer » d’Aglaia Konrad pour la galerie Nadja Vilenne

Le vin est médiocre pour son prix. Cette pause n’en est pas vraiment une : la cour intérieure est bondée, et si c’est encore possible de se frayer un chemin entre les assistants galeristes aux visages tirés par l’épuisement, il est impossible de s’entendre réfléchir à cause de la musique house bas de gamme qui tonnerre d’enceintes maladroitement disposées. Mais Asso se sent un peu mieux, du coup, quand, en rentrant dans l’espace d’exposition, elle croise quelqu’un qu’elle connaît, elle retrouve un peu de son énergie. Il s’agit d’Aglaia Konrad, l’auteur de la meilleure œuvre présente dans toute la foire, Frauenzimmer, une série de vitres récupérées du bâtiment CBR, disposées de sorte à rappeler des lentilles photographiques. C’est une œuvre qui traite de notre rapport à l’espace, à travers son lien avec l’architecture, mais aussi par la manière dont ces verres nacrés et transparents modifient le champ de vision. Le spectateur, réifié en œil-porte-monnaie jusqu’ici, redevient un corps, il se déplace à l’intérieur de l'œuvre. Il n’en fait pas seulement l’expérience, il interagit avec elle.

L’Association de Malfaiteurs continue sa déambulation, sans but ni programme précis. En chemin, plusieurs propositions se dégagent. Il y a les compositions de Sopheap Pich pour la galerie Alex Vervoordt, où le plastique brûlé forme des textures presque réminiscentes de Sigmar Polke, avec ses superpositions sur de l’émail et de la résine, le tout en format peinture. Malfa fait le lien avec une autre série d’œuvres de Maxime Brigou, aperçue un peu plus tôt au stand de la galerie Hilario Galguera,, qui, à travers leur agencement particulier de pigments, de bois et de miroirs, de silicones et d’autres plastiques, rappellent des peintures. Ces œuvres sont à chaque fois qualifiées de sculptures, mais ce qu’elles évoquent n’a rien de sculptural. Ça rappelle à Malfa un travail de Lawrence Carroll, une peinture qui doit être conservée dans un frigo car entièrement faite d’eau glacée. Elle pense aussi à la citation de Maurice Denis qui rappelle que « un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ».

« After the Fire » de Sopheap Pich

Malfa est très intéressée par la question de la spécificité picturale, mais ce qui lie les intérêts de l’Association de Malfaiteurs ce soir, ce sont les questions de texture. Comme les natures mortes de Xi’an Kim, présentées par la galerie Newchild. Leur traitement a quelque chose de digital. C’est de la peinture à l’huile, mais on dirait du airbrushing. Le flou et le net se heurtent et forment ensemble des images réminiscentes des débuts de la 3D. Ces dernières années, une œuvre sur trois dit « explorer les limites entre la technologie et l’identité ». Tout le monde l’a remarqué, tout le monde en a marre. Pourtant, personne ne peut nier que la soudaine surexposition de la technologie dans nos vies ne va pas modifier les productions artistiques. Après tout, la peinture abstraite n’aurait sans doute jamais vu le jour sans l’invention de la photographie. C’est évident que tout le monde est à la recherche de ces nouvelles formes d’art poussées par les évolutions scientifiques. Ces explorations sont souvent encore trop bancales. Nous sommes en phase de transition, mais dans cette confusion, Xi’an Kim propose des images qui témoignent de cette confusion sans chercher à se positionner comme la réponse à toutes ces questions. Il y a une humilité dans cette démarche qui fonctionne beaucoup mieux que d’autres projets plus ambitieux qu’on a pu voir récemment. 

Xi’an Kim pour la galerie NEWCHILD

Malfa retrouve une démarche similaire dans les peintures de Loïc Van Zeebroek, aperçues au stand Dauwens Gallery. Elles aussi jouent de ce mélange de flou et de net pour transposer la tradition picturale dans des rendus très digitaux. Asso, elle, n’aime pas du tout. Malfa lui accorde que les peintures perdent grandement en qualité de par leur traitement de la figure féminine. Une femme nue qui chevauche un tronc d’arbre, c’est quand même d’une misogynie très banale. Ce qui leur plaît à toutes les deux, c’est plutôt les peintures de Dominik Halmer, des compositions picturales aux profonds jeux de perspective. Il s’agit de trompe-l'œil aussi impressionnants que ceux d’Escher, mais à l’esthétique presque vaporwave1. C’est une proposition qui peut sembler entièrement dépassée et facile, mais qui tire son succès, comme les peintures de Xi’an Kim, d’une certaine sincérité. Il y a un réel plaisir à les regarder, à se perdre dedans. Asso est particulièrement intéressée par les titres : Pate, Uncle, Vater, Sohn... Chaque tableau évoque un personnage familial, la profondeur visuelle de la toile faisant face à la complexité de chaque relation.

Le vernissage d’Art Brussels touche lentement à sa fin. L’Association de Malfaiteurs est épuisée. Asso et Malfa ne se sont pas dit grand-chose durant la foire. Elles ont un peu discuté des œuvres qu’elles ont aimées, mais elles ont surtout passé leur temps à regarder avec mépris les autres visiteurs, en se disant que leurs échanges mondains, à elles, valaient mieux. Vidées d’énergie, elles décident de rentrer chez elles, chacune de leur côté.

« Cousin » de Dominik Halmer pour la galerie Falko Alexander

Avant de partir, Malfa fume une dernière clope devant le bâtiment du Heysel. Elle observe les gens et du coup, elle ne remarque pas qu’Asso est un peu plus loin et qu’elle fait la même chose. Elles regardent ces gens, les visiteurs qui pourraient régler les soucis financiers de quartiers bruxellois entier d’un claquement de doigts. Elles regardent les galeristes, satisfaits de leurs profits, et leurs assistants qui s’inventent la même satisfaction. Asso pense au texte de John Dewey sur la fonction de l’art comme vecteur d’expérience et de liens, et elle se demande quelle est l’expérience qui devrait être partagée ici ? Les seuls liens qui se créent semblent tourner autour d’une consolidation de capital culturel. Malfa écrase sa cigarette en pensant à une anecdote relatée par une amie de famille. La fille de Julije Knifer, grand peintre croate, lui avait raconté comment à Art Basel, le neveu d’un très haut placé du MoMA voulait acheter une peinture de son père. Sauf qu’il ne l’avait pas fait car les peintures n’étaient pas assez chères à son goût…

L’air frais fait du bien à Malfa et Asso, comme si en sortant physiquement de la foire, un voile étouffant s’était levé. Maintenant, elles voient les choses avec clarté. Sans se parler, elles réalisent toutes les deux la même chose. Elles se rendent compte de la naïveté de leur nom. La réelle association de malfaiteurs, c’est ce neveu richissime qui regarde le prix avant de regarder l'œuvre, c’est certains des anciens patrons de Malfa, c’est la plupart des visiteurs de cette foire. L’Association de Malfaiteurs n’en est plus une. Malfa, Laura, et Asso, Macha, continueront d’aller en vernissages ensemble, et elles continueront d'écrire chacune de leur côté. Le projet commun, lui, s’arrête ici, aux portes du Heysel.

Mêmes rédacteur·ice·s :

Art Brussels

à Brussels Expo
du 15 au 18 avril 2026

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