BETON
Quand le skatepark devient scène

BETON allie deux mondes issus de la culture urbaine : le break dance et le skate. Le skatepark du square des Ursulines à Bruxelles devient la scène de ce projet hybride créé par le chorégraphe bruxellois Julien Carlier avec la Compagnie Abis. Au cœur du projet, six skateurs du quartier et quatre danseur·euses explorent le terrain et transmettent leur langage.
Nous nous installons autour du skatepark du square des Ursulines en face de l’église romano-gothique Notre-Dame de la Chapelle. Le métro qui passe sous le parc fait vibrer le béton. Les cloches de l’église sonnent et pendant que nous cherchons encore nos places, six skateur·euses s'élancent sur ce territoire qui est le leur. Derrière le parc, la vue donne sur un immense cadre qui ouvre une perspective en direction de la partie basse de la ville. Du lieu se dégage une atmosphère sonore : les roues grincent sur le bitume, le claquement sec du pop lorsque la planche tape le sol pour décoller.
Un skateur en salopette abandonne sa planche sur fond de musique ambient, il commence à déambuler sur le terrain. Il observe les courbes, passe la main sur les bords des rampes. Les autres skateurs qui ont pris leur place l’observent.
Tout à coup un corps sort du bowl situé à droite du parc. Il se laisse glisser sur le bord, sa main parcourt la surface lisse de la rampe. Dans le même temps, le son change et les mouvements du danseur sont accompagnés du ressac de la mer. Au fur et à mesure, d'autres danseur·euses sortent de la même cavité. Cet abysse magique crache des corps. Le skatepark se transforme en lieu de spectacle, les blocs et l’asphalte font partie de son décor.

Les quatre personnes explorent le terrain avec des mouvements circulaires, parfois en roulant, parfois en glissant. Deux skateur·euses partent à nouveau pour faire un tour. Ces deux mondes peuvent-ils coexister sans se confronter ? Les danseur·euses se mettent en binôme pour mettre en mouvement des phrases de manière synchrone. Les premières figures de break surviennent : les mouvements sont fluides, les corps se soutiennent, se soulèvent et s'attirent. Une matière chorégraphique hybride, une langue qui résonne comme un écho dans son environnement,est en train de se créer. Si les danseur·euses adaptent généralement leurs mouvements à la musique, ici, ils et elles les adaptent à leur environnement.
Les skateurs empruntent la même trajectoire en spirale que les danseur·euses: iels partent les un·es après les autres en dessinant un cercle sur les modules. Avec un grand sourire, un skateur réalise une figure, la réussit et nous applaudissons, impressionnés. Un autre la rate et des encouragements se font entendre. À cet instant les réactions du public se mélangent à celles des skateur·euses : l’espace de performance est redevenu un espace public. BETON a un côté spectaculaire : les saltos d'un B-boy et les figures acrobatiques des skateurs nous font sans cesse sursauter et nous procurent de petites montées d'adrénaline rien qu'en les regardant. Tout au long du spectacle, les rires, les bribes de conversation, les gestes du quotidien rompent avec le cadre de la représentation artistique. Les deux réalités se superposent.

C’est aussi le moment où le monde du skate et du break commence à s’entrelacer : sous notre regard curieux et celui des perfomeur·euses qui s’adonnent à une courte pause, certain·es forment un duo. Iels s'explorent, reproduisent les figures de l’un·e et l’autre, avec le corps, avec le skate. Comment traduire un trick, une figure de skate, en danse ? Comment suivre un mouvement avec une planche ? Ils apprennent réciproquement leur langage et créent une nouvelle forme d’expression. Julien Cartier explique : « On a cherché ce que le skate et le break partagent, mais aussi ce qui les distingue. Le rapport à l’équilibre et les figures complexes – les tricks – qui défient la gravité sont présents dans les deux pratiques. Mais les dynamiques restent très différentes, par exemple, dans l’utilisation des jambes, dans le rapport au sol et dans les tempos. »
Les deux pratiques se développent en détournant des espaces urbains : les skateurs transforment escaliers, bancs, rampes et places publiques en terrain de jeu. Les B-boys et B-girls investissent trottoirs, parcs, stations de métro et places pour danser. Dans les deux cas, la ville devient partenaire de leur pratique respective. BETON rassemble aussi d'autres aspects communs aux deux univers : une même manière d’habiter la ville, de transformer les contraintes en terrain de jeu et de faire du mouvement un langage à la fois intime, virtuose et profondément partagé. Les performeur·euses finissent absorbé·es par ce gouffre qui leur a donné naissance au début du spectacle, et c’est ensemble qu’iels retournent au sein du bowl.
Dans BETON les skateur·euses et les danseur·euses créent un tableau qui repose sur la coexistence en solidarité, dans le partage des moments joyeux dont l'excitation est contagieuse pour le public : nous quittons le skatepark avec l’envie de pouvoir faire partie de leur bande.
