Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione
Le corps des saisons

À La Monnaie, Anne Teresa De Keersmaeker et Radouan Mriziga réinventent Les Quatre Saisons de Vivaldi en une traversée chorégraphique où la musique devient matière vivante avec Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione. Une traduction sensible de son ode à la nature, qui ramène le corps à une forme d’expression essentielle.
En avril 2026, la Monnaie présente Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione, un ballet chorégraphié par Anne Teresa De Keersmaeker et Radouan Mriziga sur Les Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi. Si ce titre original regroupe douze concertos, dont les Quatre Saisons constituent la première partie, la pièce ne se contente pas d’illustrer la musique : elle cherche à la traduire en un langage corporel organique et hybride. À travers cette transposition, les chorégraphes interrogent l’empreinte humaine et institutionnelle sur le vivant. Figure majeure de la danse contemporaine en Belgique, Anne Teresa De Keersmaeker, fondatrice de P.A.R.T.S., développe depuis longtemps une approche fondée sur la recherche et l’innovation. À ses côtés, Radouan Mriziga, formé dans cette même école, apporte une gestuelle marquée par des influences urbaines. De cette rencontre naît une écriture chorégraphique où se mêlent danse contemporaine, hip-hop et breakdance. La musique est interprétée par l’ensemble de musique baroque Gli Incogniti, dirigé par la violoniste Amandine Beyer, dont le travail est aussi motivé par la recherche et l’expérimentation.
Le spectacle démarre à l'automne, dans un silence total et une lumière orangée et diffuse venue directement de salle. Un danseur entre et se met en mouvement par une gestuelle animale : souffles, sifflements et mouvements saccadés. Les trois autres le rejoignent sans former immédiatement un ensemble. Chaque danseur, en chasuble et short de sport, évolue selon sa propre logique, tout en maintenant une forme de dialogue non verbal avec les autres. Les corps se déploient librement, entre acrobaties et mimiques animales, tout en gardant rondeur et légèreté dans les gestes. Lorsque l’ensemble se met à jouer après une bonne demi-heure de silence, la musique ne s’impose pas comme un cadre, mais comme une matière avec laquelle les danseurs entrent en résonance. Ils en saisissent les accents, les textures, les dynamiques. Le spectacle alterne ainsi entre de longs passages silencieux et des extraits musicaux, comme si chaque discipline était déconstruite pour en révéler l’essence. Les chorégraphes ne se limitent pas à illustrer la musique, mais s’attellent à en extraire une physicalité naturelle.

Au fil des saisons, les mouvements des danseurs font cohabiter des gestes organiques et des formes plus codifiées, créant une ambivalence de registre et d’esthétique. Les styles se superposent, se frottent, se contredisent parfois. Cette hybridation traverse autant les corps que l’espace scénique. Quand les danseurs quittent la scène, ils ne disparaissent pas en coulisse : toujours visibles, ils s’assoient sur le côté, boivent de l’eau, rompant avec les conventions du ballet. Une transformation opère petit à petit, et le côté désordonné du spectacle tend vers une forme d’organisation. Les trajectoires des danseurs se rejoignent, les solos s’articulent en ensembles et les gestes se précisent en pas de valse et ports de bras, comme si les corps étaient peu à peu rattrapés par une logique de codification. L’harmonisation reste néanmoins assez instable et l’ordre ne s’impose jamais complètement : les formations se défont, les danseurs s’épuisent, se déshabillent et reprennent. Cette tentative d’uniformisation semble même les affecter, comme un écosystème perturbé par une organisation qui lui est étrangère. On reconnaît les schémas classiques et géométriques du ballet, interprétés en pas de deux et pas de trois parodiques, tandis que des figures de break dance s’élancent en fond de scène comme une perturbation persistante. C’est répété jusqu’à l’absurde, les mimiques et postures caricaturales des danseurs accentuent la dimension comique du spectacle et son étrangeté : entre maniérisme, virilité, imitation animale et danse classique, les corps jouent des différentes esthétiques avec beaucoup d’expressivité.

La pièce propose ainsi une lecture de l’empreinte humaine sur la nature : en cherchant à maîtriser, elle bouleverse ce qui relevait du spontané. Le passage des saisons lui-même s’en trouve affecté : là où l’œuvre d’Antonio Vivaldi distingue et illustre clairement chaque saison, le spectacle les fragmente, les entrecoupe, jusqu’à en brouiller les transitions, comme si le changement de saison tendait à disparaître.
Trop connues, trop reconnaissables, Les Quatre Saisons sont chargées d’images et de clichés que le spectacle cherche précisément à déconstruire. Parce qu’elle appartient à une mémoire collective largement partagée, l’œuvre convoquent immédiatement des images, des sensations et des souvenirs. Le défi des chorégraphes est alors de dépasser cette familiarité pour en proposer une lecture renouvelée et renvoyer à des problématiques actuelles. La chorégraphie de De Keersmaeker et Mriziga et les Quatre Saisons ne s’accompagnent pas seulement : danse et musique se traduisent mutuellement. Les chorégraphes s’attachent à faire émerger une physicalité du son, à laisser apparaître dans le corps ce qui, dans la musique, relève déjà du mouvement. L’harmonie n’y est jamais donnée comme un état stable, mais comme un équilibre fragile, toujours traversé par le désordre. Entre liberté naturelle et contrainte académique, Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione rappelle que l’harmonie véritable réside dans la coexistence des formes plutôt que dans leur uniformisation.