Alyte et Les Pizzlys de Jérémie Moreau
La métamorphose plutôt que la disparition

Avec Les Pizzlys (Delcourt, 2022) et Alyte (2024, 2024), l’auteur et illustrateur Jérémie Moreau crée des œuvres singulières dans lesquelles le merveilleux et le vivant s’entrelacent pour questionner notre manière d’habiter la Terre. Entre mythes, métamorphoses et regards portés sur le monde non-humain, ses romans graphiques aux couleurs éclatantes transforment l’angoisse écologique en un appel sensible à la reconnexion, à la résilience et à la révolte.
Jérémie Moreau est un auteur et illustrateur de bd français. Diplômé des Gobelins, il débute comme character designer, puis se tourne vers la bande dessinée historique avant de consacrer ses derniers travaux aux enjeux de la crise écologique. À travers des représentations du monde non-humain, il propose des manières autres de voir et d’habiter la terre. Ses deux derniers romans graphiques, Les Pizzlys (2022) et Alyte (2024) sont deux invitations colorées et fantasmagoriques à se révolter.

J’ai découvert Jérémie Moreau à travers son roman graphique Les Pizzlys (2022). M’intéressant pour mon mémoire à la culture amérindienne, l’animisme1 et la Symbiocène2, je suis tombée sur cette œuvre touchante. Trois orphelins parisiens perdus dans la modernité et l’aliénation technologique rencontrent une femme les invitant à l’accompagner chez elle en Alaska. Là-bas, ils découvrent une société profondément liée à la nature et aux mythes, qui faiblit à cause de la crise environnementale mais leur permettra de trouver ancrage et métamorphose.
En effet, on leur y conte « le temps du mythe », où tout être, animal ou humain, avait la même forme et se comprenait naturellement avant que la « grande séparation » ne les éloigne. À travers un voyage intérieur, mais aussi en communion avec l’extérieur, les personnages fusionnent avec le non-humain. Dans un style graphique original, explosif de couleurs fluo, Moreau joue avec les formes, les superpositions et le rêve pour créer un sentiment d’unité extrêmement puissant. De sublimes planches, tels des mandalas, représentent le « moi intérieur » des jeunes personnages qui les rapproche de ce qu’ils sont réellement : des êtres de la Terre. Les Pizzlys invite ainsi à s’interconnecter, entre humains et non-humains, malgré le chaos de notre monde actuel – et l’éco-anxiété qui en découle – pour voir l’avenir comme une transformation et non une fin, un « passage d’un monde à l’autre ». C’est ce dernier point que l’on retrouve également dans Alyte (2024) : la vie est un cycle, jamais une fin totale.

Dans Alyte, le personnage principal n’est pas un humain mais un alyte accoucheur, un petit crapaud qui porte sur lui en été un chapelet d’œufs. Dès le départ, le ton est donné : un crapaud amène sa portée vers une mare qui se trouve de l’autre côté d’une route et l’inévitable arrive. Dans un dernier souffle, le pauvre batracien parvient à atteindre la mare pour y laisser en vie un seul têtard. À son tour, l’orphelin devra vivre sa destinée. Dans sa traversée, le petit crapaud rencontre un saumon, un chevreuil, un hibou… et même l’arbre sage de la forêt. Ce voyage le confronte ainsi à la vraie vie : ses joies, mais aussi ses drames, injustes et inévitables. Chaque être est naturellement emporté par un prédateur, qu’il soit vivant ou temporel.

Cependant, le véritable drame n’est pas naturel, car il vient des inventions humaines qui perturbent l’écosystème. Nos routes brisent les cycles naturels, perturbent les chemins de vie. En tant que lecteur, on se retrouve à la même échelle que les batraciens. Les points de vue du dessin nous font voir les routes immenses, les voitures monstrueuses. Elles prennent toute la place de la page tandis que les onomatopées hurlent. Le mouvement des lignes droites, le flou et les lumières artificielles attribuées au monde humain démontrent une vie envahissante et trop rapide, à l’opposé de la lenteur et de la rondeur de la nature. Le dessin et la perspective provoquent ainsi la compassion.

Face au bitume qui envahit et annihile, la nature ici anthropomorphisée tente de se soulever. Alyte, à travers la puissance d’un petit crapaud, illustre la résilience incroyable de la nature, nous invitant à dépasser notre aveuglement et retrouver, comme à travers les yeux d’un enfant, la beauté et l’importance du monde non-humain si précieux. Moreau visibilise l’invisible, ce qui vit là, à côté de nous et qu’on oublie bien trop souvent. Il invite par cette épopée batracienne à garder espoir, mais aussi à prendre conscience de l’impact énorme de notre anthropisation3.
Avec la réalité de la crise écologique, la littérature n’a parfois plus besoin de contextes dystopiques pour dénoncer des faits et conditions néfastes déjà actuelles. Par ailleurs, il y a un grand débat autour de la climate fiction4 qui discute quant à l’efficacité d’une œuvre soit pessimiste, soit optimiste, afin de réveiller les consciences. Il est en effet parfois dur pour certains lecteurs de se confronter à la noirceur de notre futur ou présent environnemental et cela peut mener à plus d’apathie que de motivation à changer les choses. Jérémie Moreau trouve un équilibre parfait en offrant à ses lecteurs des planches pleines de vie et beaucoup d’espoir malgré la représentation d’un monde qui s’écroule à toute vitesse. À travers l’interconnexion et la résilience, ces romans graphiques aux couleurs éclatantes nous appellent à ouvrir nos yeux et se révolter dans un monde trop aveugle qui se vide de sens.