A Flower of Forgetfulness de Apichatpong Weerasethakul
Mémoire vive sur fond blanc

Certains spectacles racontent une histoire, d’autres agissent comme un rêve fiévreux. A Flower of Forgetfulness appartient à cette seconde catégorie. Conçu spécifiquement pour le décor baroque des Brigittines, le spectacle du cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul nous fait traverser des lieux, des images et des sensations. Autant de fragments de mémoire en suspension.
Diffusé dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, A Flower of Forgetfulness se présente comme une performance méditative. L’ancienne chapelle des Brigittines, dont ne subsistent que les murs, sert de décor à ce curieux spectacle. On y erre, plongé dans l’obscurité. Une installation complexe accueille les spectateurs : des toiles sur lesquelles sont projetées simultanément plusieurs séquences filmées en Thaïlande ; des échafaudages permettant de grimper jusqu’au sommet de cet espace désacralisé ; un lampadaire clignotant ; et surtout un long drap blanc suspendu qui ne cesse d’onduler, d’avant en arrière, de haut en bas, tel un écran vivant. Le public est invité à circuler librement afin de multiplier les points de vue.
A Flower of Forgetfulness évoque moins le lotus de l’Odyssée, cette fleur qui fait perdre la mémoire, qu’une ambiguïté plus troublante. Ici, l’oubli n’a rien d’un repos. C’est un poison lénifiant, une anesthésie de l’être plutôt qu’une promesse de paix. Oublier peut libérer l’esprit d’un individu ou condamner la mémoire d’un peuple. L’expérience se conçoit comme un périple à travers le temps et l’espace. Derrière les paysages hypnotiques projetés et ce voile blanc se dessine une histoire plus sombre. Celle des génocides, de l’effacement d’une population, des oubliés de l’Histoire dissimulés sous le vernis du tourisme de masse.

En grimpant librement sur la structure métallique qui évoque tour à tour un mirador, une plateforme de lancement ou un escalier touristique, le spectateur reconstruit physiquement le regard du réalisateur sur la Thaïlande. Le vertige que cette étrange construction procure est accentué par la musique qui trouve son inspiration chez le compositeur japonais Ryuichi Sakamoto. Bruits métalliques, chants discrets, fragments de voix, clapotis, vrombissements sourds, tout semble conçu pour envelopper le spectateur dans une atmosphère sonore irréelle ou oppressante. Le tout est accompagné de jeux de lumières. Des rayons découpent des arcs dans l’obscurité, tandis que certaines séquences stroboscopiques évoquent une pluie d’étoiles.
L’expérience se veut immersive. Encore faut-il adhérer à la proposition de Weerasethakul — et connaître un minimum le contexte historique et politique de la Thaïlande — pour pleinement profiter de l’expérience. Cette dimension mystique et contemplative pourra rebuter certains spectateurs. La sortie reste d’ailleurs ouverte en permanence. Les effets – parfois épileptiques et gratuits – s’accumulent sans toutefois offrir de véritable clé de lecture. La lenteur, pensée comme contemplative, agit par moments comme un somnifère conceptuel ou une épreuve physique pour les jambes. On se tord le cou sans savoir où regarder et on se marche sur les pieds sans savoir où se placer. La volonté de son auteur est une absence de guide. Et si on attend une progression dramatique ou un climax spectaculaire, le risque est grand d’en sortir déçu. Cette frustration est peut-être volontaire. Une allégorie de la mémoire fracturée ? du souvenir effacé ? d’une histoire qui tente de se saisir ?

L’intérêt du spectacle doit aussi énormément au lieu qui l’accueille. L’ancienne chapelle des Brigittines n’est pas un simple contenant. Dans le noir, ce coffrage ancien m’apparut comme un sas de déconnexion, une parenthèse. Il apporte à l’installation une élégance austère et une aura presque sacrée. En d’autres lieux, l’œuvre aurait sans doute perdu une partie de sa puissance. Toute cette installation technique (néons, fumée, projections, bruitages) finit vite par tourner à la démonstration technique pure. La machinerie prend le pas sur l’émotion.
A Flower of Forgetfulness demeure néanmoins une œuvre singulière. Il s’agit moins d’un spectacle que d’un état de conscience provisoire. On ne cherche ni à captiver ni à émouvoir frontalement, mais à hanter. L’expérience laissera indéniablement des spectateurs sur le carreau, frustrés par son abstraction et sa lenteur quasi cérémonielle. Elle pourra aussi bouleverser celles et ceux qui acceptent de s’y abandonner.