El Corazón de Ester
Comment balance le cœur de l’artiste

C’est au Théâtre Varia, lors du Kunstenfestivaldesarts, qu’Alberto Cortés nous présente pour la première fois la suite d’un travail initié dans ses œuvres précédentes. Avec El Corazón de Ester, une performance mélangeant théâtre et danse qui part des journaux intimes fictifs d’une certaine Ester, jeune bourgeoise du XIXe siècle, il interroge frontalement l’amour et la relation entre le·la performeur·se et son public.
Dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, l’artiste et dramaturge Alberto Cortés a présenté pour la première fois sa nouvelle performance El Corazón de Ester. Le socle de la performance est constitué d’extraits de carnets intimes d’une jeune femme du XIXe siècle, Ester, habitant la campagne anglaise, qui y décrit son abandon progressif dans l’amour pour ses amants. À force d’aimer, Ester se consume peu à peu.
Vie fougueuse, je sens que plus je te désire, plus tu m’épuises.
Cortés commence par incarner Ester sur scène, vêtu d’une longue robe bouffante couleur pourpre et d’un chapeau masquant légèrement son visage. La pièce débute par une musique assourdissante suivie d’un silence de plusieurs minutes, entrecoupé de pépiement d’oiseaux, durant lequel Ester ne bouge pas. Dans le public, une gêne est vaguement perceptible. Ester prend alors vie progressivement et commence à nous raconter son amour dévorant pour « Milord ». Plus elle s’emballe, plus Cortés se déploie sur scène, la parcourant d’un bout à l’autre dans une trainée de froufrous, et, surtout, il danse. La musique (violon et guitare) accompagne son mouvement. C’est le passage qui m’a le plus marqué : sa performance, notamment centrée autour de ses mains, était hypnotique.
Puis je pense à tous les cœurs que j’aime et à ma poitrine, trop étroite pour les accueillir tous ; puis je demande au muet si je suis une sirène, et son silence en dit long.

Au fur et à mesure, la parole d’Ester et celle de Cortés se mélangent. Si au début le texte est au féminin, on passe de plus en plus à une formulation au masculin marquant le passage entre le personnage et l’artiste. Tout au long de la performance, Cortés quitte d’ailleurs ses habits d’Ester. Ester-Cortés brise le quatrième mur par petites touches. D’abord avec des questions dont on ne sait si elles sont adressées au public ou si elles sont rhétoriques, ensuite en allant dans les gradins et en nous interpellant directement. Qu’est-ce qui fait que l’on aime l’artiste et cette pièce ? Qu’est-ce qui ferait que tout d’un coup, on trouve que cela est de la merde ? L’artiste, tout comme Ester, se nourrit de l’amour et du regard du public, mais ces derniers l’usent simultanément. C’est une forme absolue et sublimée de l’amour indispensable pour Cortés qui vit et performe pour elle, mais qui entraîne également sa disparition. Pour résoudre cette tension, et à contre-courant de créer une œuvre passant à la postérité, l’artiste a décidé de ne jouer que 50 fois El Corazón de Ester, de quoi nous proposer son acte d’amour, tout en préservant le risque que cela mènerait à sa perte.
La mise en scène est simple, presque crue : une chaise, trois baffles, un caisson et les rideaux du théâtre, non pas accrochés, mais déployés au sol, laissant apparaître les murs nus, le matériel et les portes de secours. Vers la fin de la performance, une image est dévoilée, celle d’une jeune femme nue allant chercher de l’eau à la rivière, avec la mention « a star » écrite en-dessous et quelques étoiles dessinées dans le ciel. L’image rappelle des représentations antiques mais joue également avec la métaphore de l’étoile pour parler de cet amour consumant : l’étoile brille de mille feux avant de disparaître.

Je me rends compte a posteriori qu’autant je me souviens bien de l’enchaînement scénique de la performance, autant j’ai du mal à me souvenir du texte. Sur le moment même, une phrase me marquait, mais je n’avais pas le temps de la laisser m’imprégner que, déjà, on était ailleurs. Je pense avoir perdu un peu de la dimension poétique de la performance, le dramaturge s’étant notamment inspiré d’Emily Dickinson dans l’écriture. La pièce étant en espagnol, les traductions étaient affichées en haut à gauche de la scène, mais il était difficile de quitter des yeux Cortés dont la présence scénique est impressionnante, pour aller lire en permanence les traductions.
Il est très probable que cet après-midi, après avoir passé du temps dans les bois et avoir déposé ma Myrtell chez elle, je disparaisse complètement. L’amour que je ressens pour tout le monde se mue en douce transe.
El Corazón de Ester, tout comme les autres œuvres du dramaturge, exprime aussi la volonté de présenter de nouveaux cadres et mythologies pour penser l’amour et les existences queers. En créant les journaux d’Ester, en interrogeant le rôle de la performance et en y instaurant un trouble, Cortés propose de mettre le queer love au centre de son art. Si l’amour décrit par Ester me faisait penser au lyrisme romantique du XIXe siècle, c’est ce qu’en a fait Cortés et sa performance qui s’inscrivait dans cette démarche. On sera donc attentif·ve à ses prochaines performances pour voir comment il continuera ce travail.