critique &
création culturelle

Le Voyage de la Vénus Noire

Sur les traces de celles que l'on voyait trop ou pas assez

À l'occasion du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, Alice Diop présente Le Voyage de la Vénus Noire, une conférence-performance où se mêlent poésie, histoire et mémoire. Accueillie au théâtre du Rideau, cette œuvre sensible interroge la représentation des femmes noires dans l'histoire de l'art et invite à une réflexion délicate dans nos représentations collectives.

En mai dernier, le théâtre du Rideau à Bruxelles accueillait Le Voyage de la Vénus Noire, une conférence-performance portée par la réalisatrice et scénariste Alice Diop dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts. Une proposition artistique singulière, à la croisée du théâtre, de la littérature et de la réflexion historique, qui interroge la place des femmes noires dans nos récits collectifs et dans l'histoire de l'art.

Depuis plusieurs années, le Rideau s'affirme comme un lieu de création et d'expérimentation artistique à Bruxelles : le théâtre défend une programmation contemporaine qui questionne le monde actuel à travers des formes variées, mêlant souvent théâtre, performance, danse, documentaire ou encore arts visuels. Fidèle à cette volonté d'ouvrir des espaces de réflexion et de dialogue, il offrait ici un écrin particulièrement adapté à une œuvre aussi intime que politique.

Inspirée du texte Odyssée de la Vénus Noire de la poétesse américaine Robin Coste Lewis, la performance nous entraîne dans un voyage à travers les représentations des femmes noires dans l'histoire de l'art occidental, à travers une écriture poétique et profonde. L'œuvre parcourt les musées, les archives et les mémoires afin de retrouver les traces de celles dont les corps ont été exposés, observés, parfois réduits à de simples objets de curiosité ou d'étude.

La mise en scène choisit volontairement la sobriété. Dans l'obscurité de la salle, un unique faisceau lumineux éclaire l'artiste assise derrière un bureau. Aucun décor superflu ne vient détourner l'attention du spectateur. Cette simplicité crée une proximité immédiate avec la parole et permet au texte de déployer toute sa force émotionnelle.

Seule en scène, Alice Diop captive son auditoire dès les premières minutes. Sa voix douce contraste avec la puissance des récits qu'elle transmet. Son éloquence remarquable et la précision de sa diction rendent chaque mot parfaitement audible et compréhensible. Le rythme du spectacle est quant à lui ponctué par des interventions musicales discrètes mais efficaces, venant souligner certains passages ou accompagner des moments particulièrement chargés d'émotion.

Au fil de la performance, les histoires évoquées dessinent un portrait sensible de multiples trajectoires de femmes noires comme la Vénus hottentote, de son vrai nom Saartjie Baartman. Des récits souvent marqués par l'invisibilisation, l'exil ou la violence symbolique, mais également traversés par la résilience, la dignité et la transmission. Une forme de douceur mélancolique habite l'ensemble du spectacle. Sans jamais forcer l'émotion, Alice Diop parvient à faire ressentir au public toute l'humanité de ces existences et la profondeur des mémoires qu'elles portent.

L'attention du public ne faiblit à aucun moment. Dans le silence de la salle, chacun semble suspendu aux mots de l'artiste. Cette qualité d'écoute témoigne autant de la force du texte que de la présence scénique de son interprète. À l'issue de la représentation, les longs applaudissements confirment l'émotion collective suscitée par cette proposition d’Alice Diop.

La soirée s’est prolongée ensuite par la projection d'un court documentaire d'environ vingt minutes. À travers une succession de photographies, de séquences filmées et de portraits de femmes noires, probablement tournés à New York, le film offrait un prolongement visuel à la réflexion développée sur scène. Qu'il s'agisse d'images personnelles ou d'un travail documentaire plus large, la réalisation se distingue par sa sensibilité et la qualité de son regard.

Le documentaire Fragments for Venus s'éloignait du discours théorique pour s'attarder sur des fragments de vie : des visages, des gestes du quotidien, des présences. Là où l'histoire de l'art a longtemps placé les femmes noires sous le regard des autres, ces images semblaient leur rendre leur subjectivité. Le regard était alors renvoyé au spectateur lui-même, invité à questionner sa propre manière de voir et de percevoir ces corps et ces histoires.

extrait de « Fragments for Venus »

Plus qu'une simple conférence-performance, Le Voyage de la Vénus Noire apparaît ainsi comme une expérience de transmission et de mémoire. Entre poésie, histoire, documentaire et témoignage, Alice Diop propose une œuvre profondément humaniste qui interroge les récits dominants tout en redonnant une place à celles qui en ont été exclues. Dans l'intimité du Rideau, cette parole a trouvé un écho particulier, rappelant combien l'art peut encore être un lieu de réparation, d'écoute et de réappropriation des mémoires.

Cette représentation s'inscrivait dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, événement incontournable de la scène contemporaine bruxelloise. Chaque année, le festival rassemble des artistes venus de Belgique et du monde entier autour de créations qui repoussent les frontières entre théâtre, danse, performance, arts visuels et cinéma. En investissant différents lieux culturels de la capitale, il favorise les rencontres entre disciplines, publics et perspectives. À travers des propositions comme Le Voyage de la Vénus Noire, le festival confirme sa volonté de faire dialoguer création artistique et enjeux de société, offrant au public des expériences qui prolongent la réflexion bien au-delà de la salle de spectacle.

Le Voyage la Vénus Noire

Conception et interprétation : Alice Diop
Texte : Robin Coste Lewis (éditions Gallimard, 2025)
Traduction et collaboration artistique : Nicholas Elliott
Création lumière : Marie-Christine Soma
Accessoires et régie générale : Lucie Basclet
Costumes : Lemaire
Régie lumière : Pascal Alidra
Régie son : Emmanuelle Loève

Vu au Rideau le 13 mai 2026

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