Hair, Paper, Water…
Entre résistance et fragilité culturelle

Documentaire d’à peine plus d’une heure, Hair, Paper, Water… évoque la transmission, celle d’une culture, et surtout d’une langue, qui s’amenuise et en même temps se transforme. Les réalisateurs Truong Minh Quy, vietnamien, et Nicolas Graux, belge, suivent Madame Hau, membre de la communauté Ruc du centre du Viêt Nam, dans sa vie quotidienne et ses relations avec ses petits-enfants.
Les réalisateurs Truong Minh Quy et Nicolas Graux nous invitent, tout en retenue, dans le quotidien de Madame Hau (Cao Thi Hau de son nom complet), qui habite un pâté de maisons dans une vallée au centre du Viêt Nam, à la frontière du Laos. Madame Hau est Ruc, une communauté dont il n’y a que quelques centaines de représentant·es dans le pays. Ce n’est qu’historiquement tard, fin des années 50, que le gouvernement nord-vietnamien se rend compte de leur existence. Dans sa politique d’intégration (à marche forcée, s’il le fallait) des minorités ethniques dans la « civilisation », il va obliger les Ruc à quitter leur mode de vie troglodyte1 ainsi que de chasse et de cueillette pour les installer dans des petits villages à partir desquels iels se disperseront de plus en plus.
Iels ne sont donc plus très nombreux·ses pour perpétuer certaines pratiques, transmettre des savoirs ou enseigner leur langue. Hair, Paper, Water… explore ainsi comment Madame Hau, dépositaire de connaissances issues de sa communauté, les communique à ses petits-enfants. Il y a d’abord sa petite-fille, qui a déménagé à Saigon et qui, prise dans la vie harassante d’une migrante rurale travaillant comme ouvrière, peine à s’occuper de son nouveau-né. Madame Hau se rend à leur chevet, le sac plein de plantes médicinales traditionnelles, pour la soulager un temps. Mais c’est surtout la relation avec son petit-fils, Cao Xuan Doan, qui est déployée. Les moments passés ensemble sont autant de possibilités de lui faire découvrir des mots, et avec eux un pan de la culture ruc. Ces mots sont souvent prononcés sur fond de paysage ou de gros plans sur la nature, y laissant ainsi un écho plus large que leur simple signification sémantique.
Au milieu des paysages, les rochers et cavités sont suggérés, parfois dévoilés, tout au long du film, car ils jouent un rôle clef dans le documentaire, comme nous l’explique Nicolas Graux. Pour les réalisateurs, l’idée et la forme du film sont venues d’une phrase de Madame Hau qui a exprimé que « si sa vallée était inondée pendant la saison des pluies […], elle pourrait prendre une petite barque et ramer vers la caverne où elle est née2 ». Cette image leur est restée et le documentaire se déploie à partir mais aussi jusqu’à elle.
Hair, Paper, Water… se classe dans la catégorie des documentaires contemplatifs avec l’eau comme fil conducteur. Tombant drue sur les maisons, gouttant des feuilles ou inondant la vallée, l’eau nous porte de scène en scène sans pour autant qu’il existe une linéarité dans leur succession. Le terme « ruc » fait d’ailleurs référence à l’eau qui s’écoule entre les rochers. Les plans sont toujours courts, filmés au format 16mm avec une caméra Bolex, qui donne un rendu granuleux à l’image. Le son y joue un rôle primordial, chaque bruissement de feuilles, frôlement d’eau, stridulation d’insectes est capté. Truong Minh Quy et Nicolas Graux n’ont d’ailleurs pas pu enregistrer le son en même temps que les prises de vue, ils ont donc aussi passé un temps considérable à faire des enregistrements sonores de toute sorte pour ensuite pouvoir les accoler au film3.

Le documentaire n’idéalise pas une culture ou un mode de vie « traditionnels », la vie quotidienne y est aussi montrée dans son âpreté. La granularité de l’image nous éloigne des représentations lissées de films exotisants, tout en, peut-être paradoxalement, donnant la sensation d’un portrait d’un autre temps, voire un peu irréel. Les réalisateurs ne donnent pas une dimension catastrophiste à leur documentaire, ni ne prennent la position de sauveurs d’une petite culture en voie de disparition4. Cette dernière est à la fois représentée comme fragile, ne reposant que sur quelques individus, qui plus est âgés, mais aussi résistante, à travers la détermination de Madame Hau à enseigner des pratiques et des mots de sa langue. Cette association de fragilité et de résistance est d’ailleurs métaphoriquement illustrée par les plans de la nature. On passe d’une fleur ou d’une feuille délicates, à la solidité d’une grotte ou à la prestance de la forêt.
C’est cette honnêteté, touchante d’humanité, qui m’a convaincue. Je suis d’ailleurs loin d’être la seule, le documentaire a été projeté internationalement (il l’est actuellement dans quelques salles belges !), sélectionné et mentionné dans de nombreux prix et récompensé au Locarno Film Festival en Suisse.