Rencontre avec NANA
Peindre en couleurs le ciel gris bruxellois

Tatoueuse, peintre et illustratrice, Joséphine ou NANA, est une artiste bruxelloise polyvalente. Ses illustrations, pleines de douceur et de couleurs saturées, presque fluo, proposent une réponse joyeuse à un ciel belge qui, elle le dit elle-même, est « littéralement gris ». Influencée par le romantisme, Matisse et Monet, NANA peint et dessine avec la conviction que la beauté, même simple, même juste d’un ciel, mérite qu'on s'y arrête.
Peux-tu te présenter en tant qu'artiste ou créatrice ?
J'ai 26 ans, j'ai fait des études d'illustration et de dessin à Saint-Luc. Après ça, j'ai commencé une formation en bijouterie, mais je n'ai pas trop accroché et j'ai arrêté après un an. À ce moment-là, je ne savais pas trop quoi faire de mon parcours artistique, mais je savais que j'avais encore envie d'apprendre. C'est alors que je me suis lancée en autodidacte dans le tatouage, domaine via lequel j'ai rencontré mon copain, lui aussi tatoueur. On a appris ensemble, sur le tas, faute de formation à Bruxelles. Ça a très vite pris : c'était le moment où le tatouage commençait à être vraiment à la mode, et ça a super bien marché.
Après un an et demi, j'avais envie d'apprendre de nouvelles choses. J'ai suivi une formation de six mois en peinture décorative à l'école Van der Kelen. Depuis, je travaille dans le tatouage et en parallèle, soit sur mes propres peintures, soit sur des chantiers de peinture décorative.
Quels sont tes premiers contacts avec l'art ? Et qu'est-ce qui t'a donné envie d'aller dans cette direction ?
Pour moi, c'est un peu inné. Quand j'étais petite, je dessinais : mes premiers souvenirs remontent à mes 5-6 ans. À l'école, j'ai pris l'option artistique, qui était de loin mon option préférée. Je savais déjà que je voulais travailler dans ce domaine. Dessiner sur les autres aussi, c'est quelque chose que j'ai toujours fait en dehors du tatouage ‒ sur mes amis, sur leurs bras. Je savais que je voulais soit devenir maquilleuse de cinéma, soit tatoueuse.
Y a-t-il une étape dans ton parcours qui t'a marquée et qui a changé ta direction ?
Ce qui m'a le plus marqué, c'est la formation à Van der Kelen, parce que c'était extrêmement dur. Je suis quelqu'un de très indépendant : j'ai du mal à obéir à un patron, à avoir des horaires réguliers. Au début, c'était si difficile que j'ai voulu arrêter. Mais me forcer à continuer a changé quelque chose dans ma manière de travailler et de voir les choses. Ce qui était une passion de passe-temps est devenu un vrai travail, avec l'exigence que ça implique. Je suis contente d'avoir tenu, parce que sans ce surpassement, je n'aurais pas évolué comme je l'ai fait. La différence entre mes peintures d'avant et celles d'aujourd'hui est vraiment frappante.
Qu'aimes-tu dans les différentes disciplines que tu pratiques ? Que t'apportent-elles de différent ?
Pour moi, ces trois pratiques sont très différentes. Ce que j'aime dans l'illustration, c'est la liberté : une liberté que je retrouve moins dans la peinture à l'huile, où je cherche à me caler à une certaine lumière, à des couleurs prises de la nature. Dans l'illustration, c'est un monde infini. J'ai un style assez simple, avec des couleurs flash, et ça m'apporte beaucoup de joie. C'est toujours joyeux, là où mes peintures sont plus sombres, plus orageuses.
Ce que j'aime dans le tatouage, c'est le rapport aux autres. Dans la peinture et l'illustration, je suis fort seule. Le tatouage, lui, implique un vrai rapport à l'autre, au corps. Voir les gens très contents après leur séance, ça me rend heureuse : j'ai marqué leur corps pour la vie, il y a quelque chose de très fort là-dedans.
C'est pour ça que je trouve important de ne pas trop tatouer. Il y a une période où je tatouais trop et j'avais l'impression de perdre ce lien, que c'était devenu comme une usine. Maintenant, je me suis fort limitée parce que je veux vraiment prendre le temps avec chaque personne, parler, bien choisir le design ensemble.
Quelles sont tes influences ?
Mes inspirations sont souvent les mêmes pour les trois domaines. Pour le tatouage, ce sont des périodes comme le romantisme : j'aime dessiner la figure de l'ange, les yeux, le regard, les mains. Pour l'illustration, c'est plutôt Matisse, Monet ou Magritte pour les ciels. Et de manière générale, je m'inspire de la nature. Les couchers de soleil en vacances, je les photographie toujours pour les repeindre ensuite, en accentuant les couleurs. Quand je peins ou quand je dessine, j'amplifie toujours l'intensité des couleurs, j'ai envie de les rendre plus saturées.
Dans le tatouage, je n'ai pas cette liberté. Je joue alors avec les nuances de noir et de gris, parfois j'ajoute du blanc. J'aime le contraste dans les tatouages et dans la peinture, là où dans l'illustration, ça sera des couleurs plus simples, des aplats, des lignes claires.
D'où vient ce besoin d'accentuer, de saturer ?
Je me lasse assez vite de manière générale, et j'aime quand les choses sont prononcées, sinon ça m'ennuie. Je n'ai jamais aimé juste dessiner ce que je vois exactement. J'ai toujours besoin d'aller plus loin.
Et je pense aussi que je vois les couleurs un peu plus saturées que la moyenne. À chaque fois que je peins, tout le monde me dit « c'est marrant que tu voies le rouge si rouge ». Dans la saturation, il y a aussi une volonté de provoquer : que ça ne soit pas trop simple, mais que ça donne une émotion au spectateur, que ce ne soit pas juste ennuyeux pour l'autre.
Est-ce qu'il y a quelque chose que tu cherches à faire passer à travers tes œuvres ?
Ça a évolué. Il y a une période où je ne peignais ou dessinais que des choses qui brûlaient. Toujours du feu. Il y avait un message politique, mais toujours avec une pointe d'humour. Je n'ai pas envie de cultiver la haine. J'essaie de dénoncer des choses, mais avec légèreté, parce que tout ce qu'on vit actuellement est tellement difficile. Je n'ai pas envie d'embellir une réalité qui ne l'est pas, mais de proposer des images plaisantes visuellement qui parlent quand même de sujets délicats.
Pour la peinture, où j'ai vraiment la liberté du sujet, j'aime faire des choses belles. Il n'y a pas toujours un message derrière : juste l'envie que ça procure une émotion, que le spectateur se dise « waouh, c'est beau », mais juste parce que c'est un ciel. On devrait pouvoir se contenter de ça. Tout ce qui est de la nature, je trouve ça toujours très beau et très inspirant.
Tu as des projets pour la suite ?
Oui, beaucoup. Je viens de finir un chantier pour une expo sur Pompéi à Tour & Taxis, et j'attends de nouvelles propositions.
Pour le tatouage, avec mon copain, on aimerait ouvrir un shop qui ne serait pas qu'un shop ‒ un café, un lieu de rencontre, un lieu d'exposition. Un endroit pour concrétiser tout ce qu'on cultive depuis des années.
Et surtout, je me suis inscrite à un programme avec un maître peintre-décorateur, qui pourrait mener à une exposition à Venise. J'attends la réponse avec impatience ‒ ce serait vraiment une belle ouverture dans un domaine où je suis encore assez nouvelle.