critique &
création culturelle

Marie Mignon

Guerrière de la douceur

© Lancelot Mol

Avec sa voix délicate posée sur des mélodies au piano, Marie Mignon apprivoise la tristesse et fait de sa vulnérabilité une force. Une nouvelle artiste bruxelloise qui ne transige pas avec l’authenticité – à suivre de près. Retour sur une rencontre lumineuse, à son image.

C’est le 28 novembre dernier que nous avons découvert la voix de Marie Mignon, lors d’un concert intimiste au Lavabo, organisé par le collectif What Women Want1. Béret posé sur son blond vénitien, Marie Mignon a installé, en quelques morceaux piano-voix, toute sa douceur sur la scène. Avec des textes écrits à l’encre du cœur, une voix légèrement fêlée laissant entrevoir ce qu’elle a déjà enduré, et un univers enveloppant où l’on peut facilement se projeter, Marie Mignon s’est immédiatement imposée comme une artiste au véritable pouvoir d’apaisement.

Quelques mois plus tard, cette performance éclatante encore en tête, nous avons rencontré l’artiste à l’ombre d’une terrasse bruxelloise.

L’écriture, avant tout

Ce qui frappe en premier chez Marie Mignon, c’est son aura ensoleillée. Un contraste étonnant avec ses textes traversés par la tristesse, la douleur et les doutes. Depuis « Danse » (2021), qui exprimait déjà une lutte intérieure2 jusqu’à « a toi » (2025), plus incarné3, Marie Mignon affine une plume qui ne cherche pas à impressionner. Cigarette à la main, elle parle de l’écriture comme du seul espace où tout peut exister.

Tes textes sont très intimes, c’est là que tu oses tout dire ?

« Oui… C’est peut-être un des seuls endroits. Paradoxalement, j’essaie aussi de mettre de la distance, de ne pas m’adresser à quelqu’un en particulier. C’est là que je suis la plus précise dans mes émotions. Au début, je voulais écrire en anglais mais mon frère m’a arrêtée direct. Il m’a dit : écris en français, c'est ta langue à toi, c'est là que tu trouves les meilleurs mots. C'est un des meilleurs conseils qu'on m'a donnés. Il n’y aura peut-être qu’une ou deux personnes qui comprendront exactement de quoi mes chansons parlent, mais les autres s'identifieront à leur façon. C'est ma thérapie, ça peut aussi devenir celle des autres. »

Depuis l’enfance, Marie écrit – dans ses carnets, dans des lettres et aujourd’hui, dans les notes de son téléphone. Une manière intuitive d’apprendre à exprimer ses émotions à travers les mots, sans crainte du jugement ou de la réponse de la personne en face d’elle.

« Le texte me donne une idée de l’ambiance musicale que j’ai envie de créer. Et c’est drôle, ma construction de pensée est vraiment modelée pour l’écriture musicale. Même quand j’écris juste pour moi, ça rime un peu malgré moi ».

© Lancelot Mol

Apprivoiser la douleur

Derrière sa douceur, Marie Mignon cache une réalité plus douloureuse. Une seule écoute suffit pour ressentir la profondeur de son univers et entrevoir les épreuves qu’elle a déjà affrontées malgré son jeune âge. Sans jamais verser dans le pathos, Marie Mignon nous fait entrer tout en simplicité dans son intimité, et raconte sans filtre un quotidien teinté de fragilités.

« Je n'ai pas peur de mes émotions, mais de ce qu’elles deviennent si je ne les exprime pas. Quand je les retiens, je perds mon côté solaire. Le décès de ma mère a été un cataclysme. C’était quitte ou double. Pendant deux ans je me suis enfermée dans mes émotions et je faisais vraiment ce truc de guerrière, prétendre que je ne ressens rien. Et je n'étais plus du tout moi-même. Puis j'ai décidé de vivre ma douleur et de pleurer pendant des heures, de dire que ça fait mal, que je ne trouve pas ça juste. Ce sont des émotions qui font mal mais elles ne sont pas négatives ».

Avec le temps et le pouvoir des mots, Marie Mignon a transformé sa souffrance en matière première du beau.

© Lancelot Mol

Ses textes sont aussi parcourus d’une idée cardinale : tenir. Continuer à avancer malgré la fatigue, le flou, l’absence de perspective immédiate. Marie Mignon ne s’encombre pas de formules alambiquées, l’écriture est directe, simple, organique. Dans « Simple » (2026), son dernier morceau tout juste sorti, elle chante la fatigue qui habite l’ordinaire : « Faudrait que je commence à penser à ce qui pourrait me motiver à écouter le réveil le matin, plus tout remettre au lendemain. C’est dur de taffer tous les jours, c’est sûr, un jour ce sera notre tour ». Une balade nostalgique et épurée, portée par un piano cadré de percussions discrètes où sa voix, magnétique, chante la douleur avec sobriété.

Au cœur de son projet, il y a aussi « Super humain », qui sortira prochainement. Elle y chante son désir d’aider les autres et d’effacer leurs chagrins.

« C'est une chanson qui définit ce que j'ai été et ce que je combats le plus chez moi. J'ai toujours eu ce truc de vouloir tout tenir sur mes épaules, de sauver les gens, d'alléger leurs douleurs. Mais je me suis complètement perdue là-dedans, je ne me reconnaissais plus. Écrire cette chanson m'a recentrée. C’est la première fois que j'écris vraiment sur moi. Après ça, j'ai entamé un travail énorme sur moi-même ».

Aujourd’hui, Marie Mignon est toujours une guerrière pour accueillir la peine des autres, mais différemment. Elle a déconstruit ce réflexe bien ancré d’être un super humain qui sauve au détriment d’elle-même.

« J'aime les gens, ça fait partie de moi mais je refuse d’en faire qui je suis. Tu penses que t’es une guerrière, mais t’es tellement abattue par la vie que tu perds ton essence à toi. Je peux pas faire autrement, mais je peux le faire mieux. Je demande beaucoup plus d'aide, je parle plus de ce qui me touche et de ce qui est dur pour moi ».

Cette chanson prouve aussi toute la puissance de la sublimation des chagrins.

« Elle définit la plus grosse souffrance que j'ai porté dans ma vie. C’est une des plus tristes mais aussi une des plus belles. Et c’est ce que je veux : rendre cette tristesse belle ».

Tu exprimes ta douceur essentiellement à travers la musique ?

« Je suis quelqu'un de tellement doux. Quand j'aime les gens, je transpire la douceur. Je pars toujours de la douceur et du principe que tout être humain est bon, sinon il leur est sûrement arrivé quelque chose ».

De l’évidence au projet

Reste à comprendre d’où vient cette sensibilité musicale. « J’ai toujours su que je ne pouvais pas faire autre chose que de l’art ».

Dans la vie de Marie Mignon, la musique a toujours été omniprésente – aux repas, pendant la préparation des dîners, au moment des siestes, en travaillant... Elle a baigné dans des univers musicaux variés entre sa mère, plutôt chanson française, soul, jazz musique classique, et son père, plutôt rock.

Et toi, quelles sont tes influences ?

« Sade, Norah Jones, Diana Krall. Des grandes voix qui te transportent dans un monde émotionnel, à la fois très triste et réconfortant ».

Son frère Peet, musicien, a lui aussi joué un rôle d’inspiration.

« En le voyant évoluer, je me suis dit que moi aussi j’avais envie de faire de la musique. D’être sur scène, de partager ça avec les gens, donc j’ai commencé à écrire des petites chansons un peu toute seule. »

Progressivement, l’évidence se transforme en projet. Après un séjour de quelques mois chez son frère, où elle a pu accéder à son studio, elle s’amuse à créer des maquettes et se rend compte qu’elle pourrait en faire un vrai projet. Elle compose « Super humain », le déclencheur qui lui fait réaliser à quel point c’est fait pour elle. Depuis environ trois ans, elle décide de s’y consacrer sérieusement. Elle collabore avec son frère sur certains de ses tous premiers morceaux (d’abord « Danse » et puis « a toi »), et confie qu’elle adore travailler avec lui.

« Il m'a appris vraiment beaucoup de choses sur la construction d'un morceau »

Ensuite, pour créer une version acoustique de « a toi », elle a fait appel à un pianiste, Quentin Zwijsen, et le duo prend tout de suite. Marie lui propose des maquettes pré-faites avec des instrus qu’elle trouve un peu partout. Quentin adapte ensuite au piano. Et le résultat est absolument magnifique.

Marie Mignon place la sincérité au cœur de sa démarche.

« L'art a tellement un impact sur la société dans laquelle on vit. C’est tellement thérapeutique, tu peux pas le faire juste pour l'argent ou être connu. La place d'artiste doit être utilisée pour avoir un sens, que ce soit pour nous ou pour les autres. Moi j’ai envie d'aider les gens à aller mieux. Ça me fait plaisir de me dire que les gens écoutent ma musique et se disent que c'est doux. C’est ce que je disais aussi au concert en novembre : “installez-vous, prenez vos amis dans les bras et on passe juste un moment de douceur ensemble. On se fait juste du bien. Si vous avez envie de pleurer, pleurez, si vous avez envie de rigoler, rigolez, laissez libre cours à vos émotions.” C'est un peu une invitation à ouvrir la porte à tes émotions ».

© Lancelot Mol

Et cette sincérité, qui appelle à l'émotion honnête, transpire dans ses collaborations comme dans ses textes.

« Quand c’est juste, t’as pas besoin de te triturer l'esprit pour comprendre les paroles ou la démarche ».

Pour transmettre cette sincérité porteuse de sens, la scène est un espace de choix pour Marie Mignon.

« C'est le seul endroit où je suis en phase totale avec moi-même. Physiquement, c'est comme si tu gonflais d'amour, de douceur et de sérénité. Dès que je suis sur scène, je sais que c'est là que je dois être. Peut-être à cause du contact avec les gens, que j’adore. C'est très bizarre, parce que j'aime pas spécialement ce côté « sous le feu des projecteurs » mais je m’y sens totalement à ma place ».

Est-ce que tu as un petit rituel avant de monter sur scène?

« Je m’isole toute seule, loin des gens, avec mes écouteurs pour réécouter toute la répétition, et je respire beaucoup aussi ».

D’ailleurs, dans la lignée de cette sincérité, la chanson que Marie écoute en boucle en ce moment est sans surprise :

« ”Silencieux” de mon frère [Peet]. Parce qu’il est très honnête avec lui-même et que la musique est magnifique. Elle me rend très fière de mon frère, de ma famille, de ce qu'on a vécu. On arrive à être nous-mêmes et c'est très beau ».

Et ton objet culturel préféré ?

« Il y a un livre que j'ai lu quand j'étais petite et qui ne cesse de revenir : Le Petit Prince de Saint-Exupéry. C’est un livre que tout le monde devrait lire pour être heureux et se rendre compte à quel point tu es tout petit sur terre, mais que ton petit univers est hyper important. Je n’aime pas prendre les choses au sérieux. Si je pouvais faire de ma vie un jeu, je le ferais. Ça me vient aussi de ma mère, se dire que rien n'est grave, que tout peut se régler. Perdre ma mère, c’est le pire truc qui pouvait m'arriver. C'est triste, c'est dur, c'est douloureux mais je vais pas arrêter de vivre pour ça. C'est un des trucs qui te donne le plus de force dans la vie, garder cette âme d'enfant. Un des trucs qui me fait le plus peur, c'est de la perdre. Je trouve ça hyper triste les gens qui n'ont plus leur âme d'enfant ».

C’est sur ces quelques mots que se termine notre rencontre avec Marie Mignon, bien décidée à combattre la douleur à force de douceur, avec ses mélodies ultra enveloppantes. En misant sur la simplicité, Marie Mignon préserve toute son authenticité et, avec elle, une part d’enfance. On garde de cet échange la certitude d’avoir rencontré une voix qui a de l’avenir devant elle, et à l’évidence, une vraie « guerrière de la douceur ».

© Lancelot Mol

Et la suite ?

Son single « Simple » est sorti le 17 avril - à écouter d’urgence. Deux autres titres, dont « Super humain », sortiront dans le courant de l'année.

Un concert avec l’artiste Pepe à la ferme du Biéreau le 2 juin 2026 à Louvain-la-Neuve.

Pour ne pas manquer ses représentations sur scène en attendant, rendez-vous sur son Instagram.

Même rédacteur·ice :
Voir aussi...