critique &
création culturelle

Rencontre avec Juliette Farges

Sortir du brouaha

Juliette Farges est illustratrice, auteure et pâtissière. Elle aime les bretzels, les teckels, les échelles et raconter le grand monde qui l’entoure aussi bien que le petit monde qui est le sien. Entre palettes contrastées et décalages enfantins, elle nous embarque dans son univers en nous prenant par la main.

Alors Juliette, raconte-nous un peu ton parcours dans le monde artistique !

Je suis Juliette Farges, illustratrice de 25 ans. Ça fait quatre ans que je travaille en tant qu'illustratrice et auteure de livres jeunesse. Côté académique, après une année de prépa en design en France, je suis partie à Bruxelles et j'ai étudié à La Cambre pendant deux ans. J'ai arrêté pendant ma troisième année : j'ai été hospitalisée et donc j'ai arrêté mes études à ce moment-là. Une fois sortie de l'hôpital, je n'ai pas repris mes études et je suis rentrée directement dans le monde du travail. J'ai travaillé dans l'horeca en tant que cuisinière puis pâtissière, en parallèle de mon travail d'illustratrice. Depuis le mois d'octobre passé, je travaille en full-time en tant qu'illustratrice !

Le style de tes dessins renvoie beaucoup à l'enfance. C’est une période importante pour toi ? Une source d'inspiration ?

C'est vrai que mon style illustratif renvoie beaucoup à l'enfance. Je ne pense pas avoir une relation très forte avec ma propre enfance, même si j'en ai de très bons souvenirs. C'est surtout un rapport à tout ce qui peut englober l'enfance en général : l'insouciance, la naïveté, la curiosité, l'émerveillement. Il y a aussi un lien avec la simplicité d'être enfant, où on va à l'essentiel et on fait abstraction de certaines choses. Je trouve ça très beau et très inspirant, et c'est ce que j'aime retranscrire dans mes dessins. Ce sont surtout ces sentiments qui englobent l'enfance que je trouve jolis à utiliser dans ma manière de créer.

En parlant d'enfance, tu es aussi illustratrice de livres jeunesse. Pourquoi choisir le domaine de la littérature jeunesse ?

Ça s'est fait assez naturellement. J'ai fait des études de graphisme et pas d'illustration directement, mais j'étais à La Cambre dans une section où il y avait quand même un fort aspect illustratif. J'ai donc commencé à développer ce côté à ce moment-là. Mes études ne se sont pas super bien passées : je les ai arrêtées pour des soucis de santé, mais qui étaient liés au fait que je ne me sentais pas bien à l'école. Je pense que le cursus ne me correspondait pas. Mais ça a quand même planté une graine.

Quand j'ai été hospitalisée, c'est là que j'ai vraiment expérimenté l'illustration et que j'ai lâché prise. J'adorais dessiner depuis toujours, mais j'avais très peur de dessiner sans modèle, juste à partir de ma tête, parce que je pensais que je n'en étais pas capable, que c'était trop technique, que je ne dessinais pas bien. J'avais aussi très peur du regard des autres et de la comparaison. À l'hôpital, j'étais seule avec moi-même, je n'avais que ça à faire, et j'étais dans une période vulnérable où plus rien n'avait trop d'importance. J'ai réussi à lâcher prise et à dessiner pour moi, sans avoir peur de ce que les gens pouvaient dire — parce que ça n'allait pas forcément sortir de ma chambre d'hôpital. Au début, c'était vraiment juste pour moi.

C'est à ce moment-là que j'ai commencé à développer le style que j'ai aujourd'hui : assez graphique, assez coloré, et qui colle bien au monde du livre jeunesse. J'aime le côté naïf des choses, les formes simples, comme des symboles que je peux réutiliser et me réapproprier. Mon premier travail d’illustration pour un livre jeunesse – Monsieur Cheval et ses amis (Versant Sud Jeunesse, 2019) – est apparu un peu comme ça : en commençant à écrire aussi, j'ai développé une manière d'écrire assez automatique, naïve, simple, presque brute, qui colle bien avec cet univers. Maintenant, j'expérimente aussi d'autres choses, plus adultes, moins axées jeunesse. Je crois que c'est là où je m'amuse le plus, parce qu'il y a moyen de parler de plein de choses de manière poétique, plus légère, un peu détournée. C'est ça que j'aime.

Tu es donc également auteure. Est-ce que tu peux parler des thèmes que tu abordes lorsque tu écris ?

Le premier livre que j'ai écrit, c'est Ici et Petit Pois, écrit et illustré quand j'étais hospitalisée. C'est très personnel, c'était une sorte de journal intime, puisqu’au départ, ce n'étaient pas des écrits ni des illustrations destinés à être publiés. C'était thérapeutique, je crois. J'avais extrêmement besoin de sortir tout ce qu'il y avait dans ma tête, de le rendre plus compréhensible, de lui donner une forme, des couleurs, des mots, un contexte, et de sortir de ma tête ce brouhaha qui prend trop de place et qui grandit. Le livre parle donc de mon quotidien à l'hôpital, de santé mentale, de la dépression et de l'anorexie surtout. C'est assez profond au final, même si j'ai essayé de le rendre le plus léger possible, d'ajouter des touches d'humour, sans nier la gravité, mais en lui donnant une tournure plus digeste.

Ensuite, j'ai aussi réalisé des livres jeunesse autour de la cuisine, du partage : des livres pour enfants avec des histoires, et des recettes intercalées. C'est vraiment axé jeunesse, avec une petite histoire ludique et simple autour d'un moment : le premier autour d'un brunch, le deuxième autour d'un goûter d'anniversaire.

Sinon, j'écris beaucoup sur moi : comment je me sens, mes expériences de vie, mes émotions. Ensuite, je leur donne une forme beaucoup plus métaphorique et poétique. J'essaie d'utiliser des mots simples, de faire des phrases courtes, pour parler de ce qui se passe dans ma tête et des émotions que j'arrive plus ou moins à gérer. J'assemble tout ça pour faire un texte entre poésie et quelque chose d'un peu naïf et simple, mais qui exprime beaucoup. Même en dehors du livre jeunesse, j'aime beaucoup parler de la santé mentale, des émotions en général, et de comment essayer de gérer tout ça. Et ce que j'aime aussi, c'est le rendre joli, poétique, ajouter des touches d'humour pour lui donner une forme plus digeste.

Tu réalises aussi souvent des illustrations sur des sujets d'actualité. Est-ce pour toi un moyen d'extérioriser ? De te servir de ta notoriété pour dénoncer ? Autre chose ?

Ce que j'aime dans ma pratique artistique, c'est parler de choses qui me touchent - qu'elles soient plus ou moins graves, plus ou moins intimes, qu'elles touchent plus ou moins de personnes. C'est assez naturel : ce sont des choses qui me révoltent donc j'en parle, je dessine, j'en fais quelque chose. Ça permet d'extérioriser, d'en parler. Après, c'est à petite échelle. Quand je partage ça sur Instagram, je sais que ça ne va pas changer le monde ni régler les problèmes. Mais c'est déjà ça : si ça peut participer à sensibiliser les gens, à faire parler de sujets importants pour qu'on n'arrête pas d'en parler, je me dis que c'est déjà ça. C'est difficile et triste de faire comme si ça n'existait pas, parce que c'est là. Si on veut que les choses bougent, c'est aussi à petite échelle. Une petite chose, plus une petite chose, plus une petite chose, ça peut vite prendre de l'ampleur et sensibiliser des gens.

Comment imagines-tu le dialogue entre les thèmes plutôt lourds que tu abordes et ton style doux et empreint d'éléments de l'enfance ?

J'aime le contraste : parler de sujets difficiles, intimes ou d'actualité, et les traiter avec douceur, des couleurs joyeuses, des visuels enfantins. J'aime ce décalage entre le fond et la forme du propos. Je crée beaucoup sous la contrainte que je m'impose, parce que ça me permet d'avoir un cadre. Sinon, un trop-plein de liberté me bloque et je n'arrive à rien faire. Là, en me disant « j'utilise telle couleur, telle palette graphique, ces symboles que je développe au fur et à mesure », ça me permet de créer, tout simplement. J'aime nourrir ce décalage avec de l'humour, de la poésie, des visuels doux. Je trouve que ça rend le propos encore plus impactant, parce qu'on ne s'y attend pas forcément. C'est ça que je trouve chouette.

Sur l'illustration qui se trouve dans le calendrier Karoo, tu as dessiné un teckel en forme de bretzel. Est-ce que ce sont deux passions réunies en une ? Une relation particulière avec les bretzel et/ou les teckels ?

Oui, c'est une illustration où je me suis beaucoup amusée. Elle réunit plusieurs choses que j'aime, notamment l'univers de la nourriture. Le bretzel, c'est un produit qui vient de l'Est de la France, et moi je suis originaire de l'Est de la France – j'ai grandi en Lorraine, près de l'Alsace. C'est un symbole que je retrouvais beaucoup là-bas et avec lequel j'ai grandi. On en voit assez fréquemment, beaucoup plus qu'ici à Bruxelles. Le folklore et les visuels alsaciens sont une grande source d'inspiration : je trouve ça très joli et j'aime le réutiliser à ma manière. Graphiquement, je trouve ça super intéressant.

Et comme je disais, j'adore cuisiner, la pâtisserie, la cuisine en général. Dès que je peux mêler des éléments de cuisine ou de nourriture à mes illustrations, j'aime mélanger tout ça. Pour ce qui est du teckel : j'adore dessiner les animaux en général, ça va d'ailleurs bien avec l'univers du livre jeunesse, parce que c'est chouette de représenter des personnages via des animaux. Là, j'ai vu une connexion qui pouvait se faire entre les deux formes, et c'est ce qui a donné l'illustration.

Imagines-tu d'autres combinaisons semblables au teckel-bretzel ? Est-ce que ton imaginaire s'invite souvent dans ton quotidien et te fait voir les choses autrement ?

J'aime beaucoup détourner les choses et leur donner une symbolique. Il y a des symboles qui reviennent souvent dans mes illustrations : il y a eu une période avec beaucoup de bretzels, j'en mets un peu moins récemment. Mais je dessine beaucoup les fenêtres, les échelles, les pommes, les ciseaux, les arrosoirs… des éléments graphiques que je me suis appropriés et auxquels je donne un sens dans mes illustrations. Je les réutilise comme une palette de symboles que j'agrémente au fur et à mesure. Il y a des choses que j'utilise pendant une certaine période et que je laisse ensuite de côté ; puis je les associe avec d'autres, et ça donne une nouvelle signification.

J'aime créer mes illustrations comme ça. J'aime aussi que les gens se fassent leur propre interprétation. Moi j'ai la mienne, et si les gens ne la comprennent pas, ce n'est pas grave : ça leur appartient de les voir comme ils ont envie. À moi de leur donner le sens que je veux, et de garder aussi des choses pour moi, sans que ce soit forcément lisible pour tout le monde. J'aime cet esprit de détournement : que les échelles et proportions soient différentes de la vraie vie, que ce soit un univers semi-réaliste avec des éléments issus du quotidien, mais assemblés autrement pour créer un monde parallèle. Ça rejoint la démarche de rendre les choses poétiques, d'ajouter des touches d'humour et d'absurde (j'aime beaucoup l'absurde). C'est un peu ma manière de jouer avec ça. (rires)

Est-ce qu'il y a une personne (artiste ou non) qui t'inspire profondément ? Ou plusieurs ? Pourquoi ?

J'ai plusieurs grandes sources d'inspiration. L'une des premières, c'est Magritte. J'ai d'ailleurs découvert Bruxelles via Magritte – ce n'est pas pour lui que j'ai déménagé, mais le cheminement s'est fait comme ça : c'est par là que j'ai commencé à m'intéresser à la ville, à y aller, puis à m'y installer. J'aime beaucoup Magritte, son utilisation des symboles, sa manière de peindre, ses couleurs, ses compositions, sa façon d'utiliser les échelles et de détourner les choses. Ce sont des œuvres que j'ai beaucoup regardées.

Il y a aussi Paul Cox, illustrateur, dont la gamme de couleurs, la technique et la manière naïve, enfantine, colorée et graphique m'inspirent énormément.

En dehors du dessin et de la peinture, il y a Charlotte Abramow, qui m'inspire beaucoup. On retrouve un peu les mêmes caractéristiques dans son travail : c'est très surréaliste, coloré, graphique, et elle détourne aussi les choses très intelligemment. Sa vision et ce qu'elle transmet en une simple image, je trouve ça très fort.

Et dans le monde de la BD et du livre jeunesse, il y a Sophie Guerrive, qui m'inspire énormément. Je suis une grande fan de toute sa série Tulipe, que ce soit pour les adultes ou pour les enfants – je les ai tous lus. C'est pour moi l'exemple parfait de traiter des sujets lourds, des questions existentielles et plein de sujets divers et variés, plus ou moins profonds, mais de manière complètement légère et naïve. Je trouve ça trop fort !

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