Koira
Une douceur mélodieuse au-delà des mots

Sans un mot, le jeu vidéo belge Koira nous entraîne dans un voyage d’émotions et d'échanges musicaux. C’est la naissance d’une amitié entre un esprit de la forêt et un petit chien perdu qui nous apprend à écouter, à donner notre confiance, à nous protéger les uns les autres et surtout à prendre le temps de contempler. Avec son univers enchanteur, Koira est un début prometteur et poétique pour le Studio Tolima.
Sorti il y a tout juste un an, Koira1 est un jeu d’aventure narratif poétique qui a déjà gagné plusieurs prix lors des Belgian Game Awards 2025. Co-produit par DON’T NOD (qui a développé le chef d’œuvre Life Is Strange), il est développé par le studio Tolima fondé et dirigé par Ben Lega, artiste bruxellois qui a voulu partager une expérience pleine d’âme et de sensibilité – et cela se ressent. Dans une forêt enchantée au repos et sous l’obscurité, un esprit s’éveille suite à l’appel à l’aide d’un petit chien pris au piège. C’est de là que débute un voyage pour rentrer à la maison, durant lequel ces deux personnages attachants s’entraident et se protègent contre la menace de chasseurs, sans un mot, tout en musique et poésie.
Dans un cadre onirique, on frôle des carillons, des fleurs et des champignons lumineux. Le vent, ou peut-être est-ce le bruit d’esprits qui veillent, nous accompagne tandis que des lucioles nous guident et des totems magiques gardent la forêt. Cette atmosphère mystique me fait penser au jeu Ori and the Blind Forest (Thomas Mahler, Moon Studio, 2015) qui fut peut-être une inspiration pour les gardiens sylvestres et les lumières spirituelles évoluant dans une forêt enchantée mourante. Sauf que dans Koira, le protagoniste n’est pas seul. L’esprit et le petit chien doivent apprendre à se faire confiance, à s’apprivoiser, à leur rythme. Une connexion naît : quand l’autre est loin, la tristesse inonde ; quand l’autre est proche, la joie des retrouvailles explose. Plus que ce thème d’amitié, le jeu se base sur la collaboration. Par exemple, on nourrit le chien de pommes pour qu’il puisse se recharger d’énergie et en retour il dégage les ombres barrant notre chemin. Cependant, cela ne tient pas seulement qu’aux deux personnages, car d’autres êtres de la forêt sont à apprivoiser et à aider.

Dans un moment de détresse, même la forêt à travers ses totems nous prête un super-pouvoir de colère pour chasser nos ennemis. Comme une force destructrice, j’y vois la métaphore de la fureur de la nature face à la menace et la cruauté humaine. Cette particularité du jeu rappelle quelque peu le film Princesse Mononoké (1997) qui illustre entre autres la lutte entre la technologie humaine et la nature sauvage. On retrouve d’ailleurs une atmosphère des studios Ghibli2 dans le jeu de par l’ambiance paisible, nostalgique et réconfortante, le cadre naturel, sa musique douce et même l’apparition de petits êtres blancs (voir photo ci-dessus) qui font clairement penser aux Kodama3.

En terme de gameplay, le jeu est simple et particulièrement intuitif. Le joueur est mené vers l’objectif sans devoir réfléchir : un chemin de fleurs, un regard, une luciole illuminent les points d’objectifs. Dans les jeux indés, les joueurs sont parfois un peu perdus face à un manque de directives. Si l’absence de texte et de dialogue peut inquiéter au début, Koira relève le défi en nous dirigeant subtilement et toujours en poésie. Cette douceur est également trouvée dans les énigmes et mini-jeux très apaisants – certains ne sont d’ailleurs pas obligatoires mais ajoutent à l’expérience de jeu : faire des bonhommes de neige, déplacer des pétales dans un cercle pour qu’elles se métamorphosent en fleurs ou jouer à cache-cache dans les buissons. Ce dernier mini-jeu est d’ailleurs un moyen de se former aux mécaniques nécessaires pour des séquences d’infiltration qui surviennent plus tard dans le jeu. Il n’y a ainsi aucune frustration d’incompréhension malgré l’absence de mots ou dûe à un échec durant un mini-jeu, le jeu étant indulgent et très cosy.

Là où Koira se démarque vraiment, c’est dans l’expérience audiovisuelle unique qu’il offre à ses joueurs. Le visuel capte tout de suite l’attention avec de superbes dessins à la main et un fort contraste : les silhouettes noires des personnages déambulent dans un univers aux tons harmonieux entre le blanc, gris, mauve et bleu. Par l’absence de mot et l’utilisation de couleurs froides, le jeu est calme et reposant, permettant une meilleure connexion à l’expérience audiovisuelle unique et l’histoire émouvante du jeu ; mais attention, pas de silence ni de confusion pour autant. Tout passe par des éléments discrets : un geste, un regard, une ponctuation. L’émotion et le langage sont également musicaux. Les personnages dialoguent par des notes de musique et quand celles-ci ne se coordonnent pas, comme entre un chasseur et le petit chien, on comprend une impossibilité de communiquer et de se comprendre. De plus, chaque animal s’exprime avec un instrument différent de l’orchestre symphonique : l’aboiement du petit chien fuse par l’harmonica, les sangliers grognent avec des trompettes et l’apogée de la colère de notre protagoniste se traduit en coups de cymbales. L’expression lyrique des personnages et en fond, le piano mélancolique, parfois doux, parfois puissant, nous transportent dans la nostalgie, la joie ou la colère4. Les différents chapitres, ou niveaux, sont ainsi faits pour une immersion visuelle et auditive particulière qui transforme le jeu en une expérience contemplative.

Koira se parcourt assez rapidement5 mais la qualité audiovisuelle appelle selon moi à ralentir et ainsi profiter, observer, contempler. Un casque audio et une manette sont conseillés pour jouer, l’expérience de jeu étant plus fluide par la manette que par les directions plus saccadées des flèches de clavier. Les points de sauvegarde sont discrètement et joliment camouflés, et le jeu nous laisse découvrir à notre guise différentes adorables intéractions avec la faune et la flore. Sans obligation, mais pour notre plus grand plaisir, on peut réveiller ou caresser les animaux, frôler les plantes ou les carillons pour faire du bruit, jouer avec le chien en lançant un bâton ou même le customiser en lui mettant des chapeaux ou des fleurs sur la tête. Tout est ainsi fait pour permettre un véritable engagement dans l’univers.
Koira est une expérience audiovisuelle interactive et finalement méditative qui nous propose de prendre le temps de profiter de la beauté de ce qui nous entoure et nous rappelle l’importance de la construction de relations et de la protection de ce qu’on aime, que cela soit notre animal, notre prochain ou notre forêt. Ce jeu plein de tendresse et de poésie, si apaisant, qui invite à la rêverie, fait du bien à notre petit cœur d’adulte et serait une perle pour un public plus jeune.
