critique &
création culturelle

Burning de Lee Chan-dong

Réduite en braise

Tantôt dans le sensationnel, la physicalité du thriller, tantôt dans le figuratif et la contemplation, Burning va et vient comme le héros dans sa course, à la poursuite de celle qu'il aime. Inspiré par Haruki Murakami et William Faulkner, Lee Chang-Dong met en scène un triangle conflictuel, dans une atmosphère mêlant incessamment le doute et le tourment à la délicatesse d'un quotidien sublimé. Un film qui bouscule, et dont l'image pénètre et persiste comme une brûlure.

Dans un quartier de Séoul, le jeune livreur Jong-su (Yoo Ah-in) rencontre par hasard son amie d'enfance Hae-mi (Jun Jong-seo), dont il s'éprend rapidement. Le contact renoué et le héros comme charmé, la jeune fille prend congé de lui pour un « voyage en Afrique », lui confiant son appartement et son chat ; lorsqu'elle revient après plusieurs jours, trop pénibles à Jong-su, c'est avec Ben, un riche et mystérieux jeune homme que Hae-mi introduit sitôt au petit groupe. Lors d'une soirée qui les réunit à la ferme de la famille de Jong-su, les deux hommes se trouvent à bavarder, seuls : là, Ben, demeuré jusqu'ici impénétrable, révèle à Jung-su un étrange passe-temps. Par plaisir, il met le feu, une fois par mois, à une grange à l'abandon.

Récit à petit feu, aux semblances de thriller et de drame, Burning est un film à contempler, qui s'étend lentement, s'attarde sur les scènes simples, sur les bavardages, sur les silences surtout, chacun appelant à investiguer le nœud du film – la disparition de Hae-mi – mais aussi son propre quotidien. Il y a une beauté ordinaire dans les personnages, leur jeunesse, leur décor… charme qui passe au sublime à l'approche de l'acmé, lorsque la pression que l'on a manqué de sentir monter prend enfin toute la place. Burning livre le récit initiatique de Jung-su, dont la caractérisation opaque détonne dans l'intimité du cadre : le jeune homme, qui paraît tout près de l'écran, s'y présente taciturne, l'air benêt souvent, et comme à la tête vide, comme à distance de nous alors. Le plus souvent à l'air perdu ou indifférent, le jeune Jung-su offre à peine de lui au spectateur, et la brève exposition n'est que peu compensée par les quelques éléments révélés au cours du film. Il a un job alimentaire à Séoul. Il a un père qui attend un jugement pour violence contre agent. Il a une relation difficile avec ce père, dont il habite et garde la ferme près de la frontière nord-coréenne. Il est écrivain dilettante, a fait des études de lettres. Sans Hae-mi, il flotte, elle qui, absorbant tout autour de lui, semble lui donner un nouvel élan. Elle est l’amorce narrative, presque mécanique, au récit. Jung-Su vit avec elle ce qui a l'air de premiers émois, il est puérile et vulnérable, amoureux comme un animal, et à la fois tout-à-fait dans sa tête : il boit ses paroles, mais n'aime pas Hae-mi comme sujet, il l'aime comme un carburant, un combustible à son existence.

Il parle peu, – on voudrait le secouer – ne semble même pas trop penser, regarde Hae-mi sans confusion mais sans non plus l’air de la comprendre, ou d’essayer. La jeune fille, elle, est prise dans ce paradoxe entre ascendance sur le héros, dont elle anime l’existence et se fait le guide, et subordination à son regard réducteur, faite par lui figure plutôt que personne, corps de femme plutôt que femme. Jung-su – et ainsi nous spectateur⸱ices – s'approprie ses anecdotes comme ses confessions, l'écoutant attentivement pour saisir dans ses mots ce qui l'animera lui. Enfermé⸱e dans l'interprétation de Jung-su, le⸱a spectateur⸱ice conçoit Hae-mi comme un symbole, créature éloquente qui anime l’image et, sans pourtant grandir le héros, tend à l’obséder : lui qui l'élève en maître à penser, l’écrase alors dans des contours choisis.

Revenue au côté de Ben, les trois se côtoient comme entrant en collision, le regard des deux hommes fixés sur la jeune fille. Comment alors Jung-su, les yeux rivés sur elle, la manque-t-il lorsqu’elle disparaît ? Le jeune homme violemment privé de sa figure le vit comme un vol. Soudainement évaporée, Hae-mi sera pour Jung-su une fumée perçue au loin à aller chercher, obstinément comme chose qui lui revient à lui, avide d’assister au spectacle des flammes.

« La pluie tombe, la rivière déborde, et cause une inondation qui emporte les gens. Tu crois que la pluie juge quoi que ce soit ? Il n’y a ni vrai ni faux. Il n’y a pas de morale en la nature. »

Étouffée par la narration, Hae-mi est simultanément centrale et aliénée : elle est égérie mais réduite au désir masculin, passée d’un homme à un autre, et lorsqu'on lui accorde de se lamenter, ses plaintes laissées résonner, c'est purement pour donner à penser à l’auditoire. Ainsi privée de subjectivité, elle n'est plus que maximes désincarnées dont on, spectateur⸱ices, se nourrit ; ses répliques éloquentes résonnent comme à une oreille vierge, celle-là même du protagoniste. Pareillement, la photographie s’imprime dans les esprits : de la froideur sévère de la ville ou de la frontière nord-coréenne, Jung-su s’abrite dans l’étroit studio de Hae-mi, dans la maison rurale de son père, dans l’opulent appartement de Ben, jamais bien à sa place. Son silence y est toujours le même, sentiment de latence avant l’étincelle. Ressort ce tableau central : bleus ombrés qui balayent le ciel, calque dense comme de la fumée, et au premier plan, silhouettes à contre jour, ombres chinoises sur l’aplat indigo, et puis la première flamme. Là, le soleil brûle, l’envie et la colère animent le journalier suffocant, qui éclate alors, et vermeil, calcine un peu la rétine, se grave sous la paupière. Burning monte à la tête et y reste : le film impose sa plénitude dans les mémoires comme les vestiges d’un incendie.

Le scénario de Oh Jung-mi et Lee Chang-dong emprunte à deux nouvelles littéraires : « Les Granges brûlées » de Murakami (issu de L’éléphant s’évapore, 1998), et, moins étroitement, « L’incendiaire » (1939) de Faulkner. La première donne les grandes lignes, les personnages comme types : une jeune fille ingénue, un homme riche qui brûle des granges. On y lit, comme le film le reprend, la recherche obsédée du narrateur, guettant l’incendie criminel après la disparition inexpliquée de son amie. Mais c’est là sensiblement que s’arrête l’inspiration. Quant à « L’incendiaire », elle donne lieu à l’intrigue secondaire impliquant le père de Jung-su, attaqué en justice, soutenu docilement par le fils ; ça, et le cadre rural, le fossé de richesse actualisé ici, et déplacé à la frontière entre les deux Corées, lieu d’exacerbation de la distance entre Jung-su et Ben. Enfin Faulkner est cité par les personnages, filant le rappel à la source, la discussion sur les classes, ou encore la méta-réflexion sur l’auctorialité1. Pour ces deux œuvres, ce sont aussi des tentatives de rendre à l’image des atmosphères caractéristiques, moderniste et postmoderne, propres à Faulkner et Murakami, de récits du désenchantement et de la frustration. Le corpus incarne l’ambiguïté narrative, la déformation de récits dans lesquels on se fond désemparés. Le problème de l’identité est exploré par déroutement du⸱de la lecteur⸱ice, endigué⸱e dans un point de vue non fiable, qui bien souvent mystifie les personnages, altère leur réalité selon la perception de héros rebutants2. Jung-su, figure de l’écrivain, contemple tout autour de lui, et découpe dans ses échanges avec Hae-mi de petits aphorismes percutants. Burning est telle l’interface soignée entre lecteur⸱ice et auteur⸱ice, seulement elle s’effondre au fur et à mesure que l’écrivain lui-même se perd et le réalise. Et son silence est le même qu’à la lecture de Faulkner ou Murakami, le même que, hébété, on a devant la splendeur d’un incendie.

La virtuosité de Lee Chang-dong semble tirée de ce qu’il parvient à rendre le spectateur attentif et impliqué dans le discours et le récit de personnages antipathiques, immoraux. Non pas cependant marginaux, mais les êtres semble-t-il les plus banals… Ainsi Jung-su est donné égaré, il vit doucement, errant presque ; sur lui, la perspective se resserre, avec Hae-mi son quotidien devient précieux, dans, toujours, la légèreté, préciosité éclatante, l'ordinaire brillant de détails. Un égard essentiel au « je » nous tient tout contre le personnage, si bien que son regard posé sur toute chose devient le nôtre, et de même celui, chosifiant, qu'il pose sur Hae-mi. Jung-su, livré – comme soi – au tout du monde, incarne la sincérité dans le banal, et même ce qu'il suppose de médiocre ou de haïssable ; il est vulnérable, tremble de désir d'aimer et de vivre, comme nous tous sans doute, si isolé et atypique soit-il. Lee Chang-dong met en conflit notre jugement vis-à-vis de son héros : son écriture, ne prêtant ni à la sentence, ni à la rédemption, amène subtilement le⸱a spectateur⸱ice au regard presque simple, tel quel, qui ne se dérobe pourtant pas à la complexité de la nature et des gens. Il ne s'agit pas d'excuser ou d'accuser aucun, mais de les voir s'incarner, et pour Lee Chang-dong, de les rendre réels. Restreignant le cadre, il tend par son écriture déliée à élargir enfin la pensée, ouvrir à d'autres points de vue.

Burning

Réalisé par Lee Chang-dong
Avec Jun Jong-seo, Yoo Ah-in et Steven Yeun
Scénario par Oh Jung-mi et Lee Chang-dong
Corée du Sud, 2018
148 minutes

Voir aussi...