Chauv·e se laisse raconter par deux personnes. Massie, en dehors de la scène pour un entretien qu’on a tenu dans deux fauteuils qui faisaient très séance de psy. Blanket, sur un plateau du studio Varia dans une ambiance qui ne faisait ni cabaret ni théâtre ni cabinet, ou un peu des trois. Comme iel le résume dans sa note d’intention : « Ce spectacle est parti de deux questionnements qui me tourmentaient : l’inclusivité est-elle inclusive ? et les hommes hétéros avec qui je partage une intimité sexuelle sont-ils hétéros ? »

« J’aime pas le stand-up », nous dit-iel dans les premières minutes de son spectacle estampillé théâtre, drag et stand-up. Massie Mucedda ne fait de scène qu’en maquillage et en drag, c’est donc Blanket la Goulue qui nous accueille sur le plateau du Varia un soir de semaine, sous de joyeux 17 degrés bruxellois.

Massie me dit : « Moi, sur scène, c’est Blanket. » Iel a même besoin d’enlever son maquillage dès qu’iel la quitte, parce que « ce sont deux personnes ». C’est donc Massie que j’ai rencontréᐧe dans le bar vide du Varia une fin de matinée de cette fameuse semaine où le soleil s’éternisait sur nos contrées. Douces journées que celles-là, douce conversation que celle-ci. Iel se définit comme un peu plus timide et introvertiᐧe dans la vie ; j’aurais dit accueillantᐧe, peut-être, engageantᐧe. Si ça ne sonnait pas si réchauffé j’aurais sûrement même affirmé généreuse. Je n’oserais pas l’écrire, rapport au côté poncif, mais je dois bien avouer que c’est ce que j’ai ressenti sur scène et en dehors.

Blanket la Goulue, c’est une drag bruxelloise qu’on ne peut en tout cas pas accuser de rester dans sa coquille. Elle donne, beaucoup. Blanket est belle, féroce, drôle, elle ignore tout du quatrième mur, est habituée des cabarets au public expansif et nous apostrophe rapidement dans nos petits sièges bien rangés : « Ça va c’est pas trop populaire, on continue ? » Elle est vulgaire. Vulgaire comme la beauté et la vérité. Le cnrtl nous rappelle que vulgar c’est « la langue du pays, connue de tous ». C’est facile les étymologies et c’est pas inintéressant, l’histoire est importante. Massie le sait. Iel me parle de la Goulue, « cette artiste du Moulin Rouge qui était féministe avant l'heure, sans même que le mot féminisme soit nommé », à qui iel a emprunté le nom. Rend hommage aussi à Liza Monet, la décrivant comme une meuf qui parle de bite, de chatte et de tous les liquides, une petite meuf qui vient du milieu du sexe et qui parle de ça crûment : « Je l'ai toujours regardée avec des yeux émerveillés. Pour moi, c'est la beauté absolue. » C’est une histoire d’émotion, les afficher dans leur réalité et sans frein, une ode au merveilleux, comme iel m’explique. Un esprit incisif et enjoué.

À travers elles, Massie se rend compte à quel point « tu peux être d'une intelligence extrême autrement ». Blanket exprime la sienne en chanson. C’est sa spécialité, de reprendre des tubes pour en faire autre chose, un truc qui te reste en tête pendant des semaines. Parce que les gens, tu peux pas les accrocher tout le temps avec tes blagues ou avec tes émotions, parler de violence en espérant qu’iels restent liés à toi pendant 1h30. Massie me dit que c’est compliqué parce que ça dépend de tellement de paramètres. De ce que les gens ont vécu, s’iels sont fatigué·es, s’iels en ont rien à foutre, ça peut arriver. Par contre, quand les premières notes d’une chanson débutent, tu peux pas t’empêcher de taper ton voisin du coude en lui chuchotant « hé, mais c’est Helmut Fritz ? » Peu importe ce que t’en penses, t’as la main qui va tapoter en rythme et si tu viens de la même génération que nous, t’as même sûrement beaucoup de souvenirs qui affluent, des bons et des moins bons. Il y en a pour tous les goûts, du Starmania et du Brel, du tube pour sûr, c’est le « marqueur collectif du spectacle ». Un truc qui relie, la musique, il paraît.

Alors « Il jouait du piano debout » devient « Il voulait que je le suce debout », et je dois dire que l’éclat de rire qui m’a échappé au premier couplet était on ne peut plus franc. Je me suis lancée dans une grande analyse narratologique du truc et ça paraît peut-être absurde mais je suis sortie de là sincèrement émue. J’ai vu Blanket chanter avec un sourire mi-contrit mi-caustique et j’ai ressenti comme un élan d’affection gigantesque pour celle à qui « ça demande de l’équilibre, heureux d’être là malgré tout ». Comme un condensé des années passées à être le PD de service depuis l’école à la rue, des années passées à se faire cracher dessus mais pas frapper parce que si tu touches t’es contaminé, des années dans les couloirs à se prendre des sacs plein de chaussures sur le visage lancés par les mêmes hommes qui se retrouveront dans son salon plus tard : « simplement sur ses deux pieds,il voulait être libre, vous comprenez ? »

Il y a le côté pathétique, un mot que je n’aurais pas osé utiliser mais que Massie a autorisé en me disant : « Pour moi, le pathos, il est vraiment essentiel dans le travail. C'est se rendre compte que tu passes d'une situation de force à une situation de faiblesse, mais infinie. » Parce que ceux qui lea harcelaient se retrouvent un soir, toujours empêtrés d’homophobie et de violence, au troisième étage de son immeuble à se tenir debout pour se donner une contenance en niant l’évidence. Entre ces deux moments de vie, il y a un parcours. Massie aussi a le sien et aujourd’hui c’est sa force qui est infinie. Iel est trans, queer et juchéᐧe sur ses talons dans un théâtre, iel n’essaie même pas de prendre une quelconque revanche. Iel se moque parce que ça fait du bien. D’elleux, de nous et d’iel-même. Iel reconnaît, nuance, dénonce et remercie. Iel raconte et refuse que les gens repartent de là avec d’autres raccourcis en tête : « En fait, tu vas écouter nos récits et pas le récit que tu t'en fais. »

Parce que son but, c’est qu’on reparte toustes avec quelque chose. Iel s’adresse à tout le monde, embarque son public habituel comme celui des institutions théâtrales et s’inquiète, si la salle est majoritairement queer, que les hétéros ne pigent pas ce qu’il s’y passe. L’enjeu, c’est que pour une fois personne ne se sente à la marge, ou que tout le monde sache qu’on est chacunᐧe la marge de quelqu’unᐧe. L’enjeu, c’est qu’à La Louvière, on reçoive les choses autant qu’à Bruxelles. L’enjeu, c’est qu’on se sente concernéᐧes parce que qui que l’on soit, on a croisé Massie un jour, iel ou quelqu’unᐧe d’autre qui s’est déjà fait cracher dessus pour qui iel était.

Celles qui lui ont pas craché dessus, ce sont les « filles à PD ». Dans le spectacle, elles ont pris une place particulière parce qu’elles étaient « essentielles » pour iel. Ce sont ces hétéras1 qui font des gays leurs meilleurs potes attitrés et si ça paraît cliché, ça a pu offrir un refuge, un reflet inattendu. « Pour de vrai, mes besties dans la cour de l'école, c'étaient les putes. C'est comme ça qu'on les appelait à l'école, les sales putes. Et moi j'étais le sale PD, donc il y a un endroit où on était ensemble. » Massie remarque qu’on ne leur a jamais vraiment dit, à ces meufs, qu’elles avaient joué un rôle et que pour sa part, c’étaient les premières à lui avoir tendu la main. Parce que comme on l’entend dans Chauv·e, misogynie est mère d’homophobie : « En fait, on les a abandonnées aussi. » Après le spectacle, des dames âgées lui écrivent, émues.

Massie est émuᐧe en retour. D’ailleurs un des éléments qui a tout changé, pour iel, c’est quand son papy lui a expliqué qu’il avait déjà vu des « show transformistes ». Quand iel s’est renduᐧe compte que son grand-père avait une autre histoire du drag et que ça avait aussi été formateur pour la communauté queer. Iel décide alors de ne plus présupposer ce que connaissent les autres, de rester curieuse, d’appliquer à sa vie l’exercice de chercher ce qu’iel ne sait pas, où se situe l’intersection pour peut-être réussir à « discuter vraiment ». Pas tous les jours, pas avec n’importe qui. Quand c’est possible, quand on a l’énergie et la sécurité. Pas partout, « parce qu'on a vraiment besoin de se protéger entre nous ». Mais faire de la place à l’autre et lui faire comprendre qu’il y en a, de la place. « Malgré les violences qu’on peut se faire mutuellement », essayer de rendre les choses poreuses. Le papy de Massie découpe tout ce qui concerne la communauté LGBTQIA+ dans la presse et le lui envoie par la poste en signant de ses initiales : « P.D. »

Alors je fais aussi le taf de ne pas juger les deux personnes assises au rang devant moi que j’entends chuchoter en se demandant c’est quoi le problème avec la pride, après que Blanket l’a dénoncée à coup de quizz « PD ou Queer ? ». Quand iels se marrent ensuite comme s’iels faisaient partie de la blague, je me rends compte qu’en fait c’est le cas, maintenant. Blanket a expliqué, fait de la place, et on peut en rigoler ensemble de cette pride où défilent des chars de partis politiques venus faire leur pinkwashing annuel. Sûrement qu’en sortant de la salle on se comprend un peu mieux.

C’est jamais perdu, c’est même plutôt bienvenu dans un climat politique qui pousse pas franchement aux embrassades générales. Massie propose qu’on fasse équipe, plutôt. Perso j’ai assez envie d’y croire.

Chauv·e reviendra l’année prochaine, en 2027, en autres au Théâtre de Namur et à la maison culturelle d’Ath. Avant ça, il se jouera une dernière fois cette saison-ci le 12 juin à l’Os à Moëlle. Déjà, c’est le lieu qui a abrité la genèse du spectacle, un jour où Massie a pris la scène pour 1h30 au lieu des 30 minutes convenues et qu’iel s’est rendu·e compte que le stand-up en drag, ça pouvait marcher. Ensuite, c’est un lieu plus que culte du cabaret à Bruxelles et ça fonctionne sans subvention, à coups de bénévoles et de gens passionnés : ça vaut bien le prix du ticket.

Notons qu’en ce mois de mars, le spectacle était une coprésentation Varia – théâtre & studio et la Balsamine. Iel a été accompagné de leurs équipes, a bénéficié de l’aide de la Maison Poème, a pu compter sur Médéa Anselin pour l’aider à couper ses blagues et sur Sarah Kurt pour filer de la thune au drag. Il y a bien sûr la régie, son et lumière, respectivement Noé Berling, Cyriel Lucas et Emil Seillan. Restent les costumes par Khadija Karam et Aidan Abnet, l’affiche par Laetitia Bica, la production par REVES COLERES ASBL et la diffusion par Sasha Lampole Lecat - MoDul. C’est cool de citer les gens qui taffent et qu’on voit pas.

Sinon, Blanket sera bientôt en tournée en France avec Playback, un cabaret itinérant qui cette fois a pour but de sortir le drag des lieux qui le connaissent pour l’emmener ailleurs. Iel continue à faire des ponts chez nos voisins français du 1er au 26 avril avec @mama_tituba.drag, @_paula_roid et @ernestocoyote.

Parlez-en autour de vous, c’est le but, « parce qu'on a vraiment besoin d'avoir des voix qui soient libres, et c'est dans le cabaret qu'elles le sont », conclut Massie.