critique &
création culturelle

Comme un poisson sans bicyclette

Constellation familiale féministe

© Alice Piemme

Joué au Théâtre des Martyrs du 14 au 20 février, Comme un poisson sans bicyclette examine une lignée féminine. Face à ces quatre générations de femmes écrites et mises en scène par Virginie Thirion, c’est la Grande Histoire sous un prisme féministe qui se déploie, comme un miroir capable de rendre enfin visible cette transmission si singulière.

À la mort de leur mère, deux sœurs réalisent avoir hérité de versions différentes quant aux circonstances du suicide de leur grand-mère, à l’âge de 20 ans. Pour l'aînée, celle-ci a mis fin à ses jours suite à un viol. Mais selon la cadette, il s’agirait d’une fin digne de Roméo et Juliette, en se donnant la mort « par amour ». Une question taraude donc la sororie ‒ pendant féminin du mot fratrie : pourquoi avoir choisi de transmettre deux histoires si différentes ?

Pour tenter de répondre à cette question, Virginie Thirion, l'auteure et metteuse en scène de la pièce directement inspirée par sa propre histoire familiale rassemble huit acteur·ices. Ensemble, ils·elles vont incarner à tour de rôles les pièces manquantes de ce puzzle transgénérationnel. La distribution des rôles rappelle une séance de constellation familiale, cette méthode pseudo-scientifique de thérapie transgénérationnelle développée dans les années 1990 par Bert Hellinger. L’objectif ? Résoudre des conflits par le biais de jeux de rôles et de psychodrames…

En effet, les artistes n’ont pas été choisi·e·s pour correspondre aux différents âges qu’ils et elles incarnent. Certain·e·s protagonistes se verront même incarné·e·s par différent·e·s acteur·ices. Ce choix, proche de la thérapie collective, souligne également la nécessité d’une transmission selon des perspectives variées, primant finalement sur la vérité des faits. Véritables porte-parole de ces destins féminins, leurs identités fictionnelles vont jusqu’à se fondre pour ne former qu’un, au nom de la densité du texte et des émotions que celui-ci véhicule.

 

© Alice Piemme

Pour accueillir les traces de sa lignée, Virginie Thirion a convoqué un décor modulable, capable de s’adapter aux ellipses et flash-back propres au rythme et à la temporalité de la transmission orale. Avec peu de moyen, l’espace scénique passe d’une maison mortuaire à une cuisine collective, d’une demeure embourgeoisée empreinte d’un drame à une scène de liesse autour d’une tarte aux pommes fraîchement sortie d’un vrai four. La fiction déborde pour rejoindre le réel au moment où des parts sont distribuées au sein du public.

Pour rythmer les sauts dans le temps propres à la pièce, des banderoles surgissent du plafond afin de contextualiser la génération dont on s’apprête à être témoin collectivement. Chaque génération comporte sa propre empreinte historique : les hommes réquisitionnés pour la guerre ou encore le manifeste des 343 salopes1. Outre ces blessures et luttes genrées, la pièce met également un point d’honneur à souligner les enjeux de classe, un prisme trop souvent absent des luttes féministes mainstream, alors qu’il est directement lié à l’émancipation des femmes et à leur autonomie. La ruralité authentique et sincère se heurte à la pseudo-bien-pensance bourgeoise, pour le meilleur et pour le pire.

Plus qu’une critique de la domination masculine, Comme un poisson sans bicyclette réussit également à dépeindre la violence de classe, celle qui vous assujettit avec le sourire et vous manipule à coups de phrases progressistes. En ouverture et clôture, Virginie Thirion est elle-même incarnée sur scène, révélant les coulisses de son écriture : ses doutes, ses inspirations et ses réflexions. Sa présence fictive est comme une invitation à poursuivre son enquête, en tirant le fil rouge reliant nos propres archives féministes.

Même rédacteur·ice :

Comme un poisson sans bicyclette

Conception, texte et mise en scène : Virginie Thirion

Avec Caroline Berliner, Coraline Clément, Émilie Flamant, Arthur Marbaix, Anne Romain, Jean-Gabriel Vidal-Vandroy, Loli Warin

scénographie Clara Dumont | costumes Kalya Barras | création lumière Nicolas Sanchez | mouvements Lauriane Jaouan | vidéo Louis Marbaix | régie générale Aude Dierkens

Au Théâtre des Martyrs du 14 au 20 février 2026

 

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