Father Mother Brother Sister de Jim Jarmusch
Réunions familiales, silences qui parlent

Father Mother Sister Brother nous emmène au cœur de trois réunions familiales à l’atmosphère à la fois lourde et mélancolique. Un récit à segments teinté de simplicité qui représente de façon fidèle le regard de son réalisateur, Jim Jarmusch.
Après la comédie noire sur fond apocalyptique The Dead Don’t Die sortie en 2019, Jim Jarmusch reprend son style de prédilection avec un quatorzième long métrage sous forme de récit en trois segments contemplatifs. Récompensé du Lion d’Or à Venise, Father Mother Sister Brother renvoie, notamment, à Paterson (2016), avec ses silences tacites et son humour pince-sans-rire. On y retrouve d’ailleurs les acteurs habituels du réalisateur, Adam Driver et Cate Blanchett.
La synchronicité et les répétitions – procédés familiers de l’artiste – forment des points de convergence entre trois tranches de vie. On peut noter, entre autres, une scène à l’effet cinématique de skateurs qui glissent au ralenti le long de l’asphalte, avec une sensation de liberté dans leur manière d’occuper la scène. Jarmusch reconnaît son affinité particulière pour ces sportifs, les marginaux et libres penseurs se retrouvant souvent les sujets de ses œuvres. La répétition d’expressions et de superstitions constitue également un des fils rouges de cette histoire.
Father Mother Sister Brother explore la famille, comme le titre le laisse bien supposer, un thème que Jarmusch semble affectionner et qui apparaît régulièrement dans ses œuvres, notamment Paterson et son doux portrait du quotidien d’un chauffeur de bus (Adam Driver), poète à ses heures perdues quand il n’est pas aux côtés de sa partenaire (Golshifteh Farahani). Dans ce dernier long métrage segmenté, la famille est dépeinte comme un noyau solide truffé de mensonges et d’attentes impossibles à atteindre. Le chanteur Tom Waits, un autre habitué des films de Jarmusch, ici dans le rôle du père américain, accueille ses deux enfants (Adam Driver et Mayim Bialik) chez lui pour une réunion familiale entre discussion essoufflée et regards furtifs. Ils refusent de voir la vérité, celle d’un père qui vit dans un monde de faux-semblants, celle d’une dynamique chargée de non-dits.

Nous passons ensuite à l’histoire d’une mère (Charlotte Rampling) en Irlande qui s’apprête à prendre le thé avec ses deux filles (Cate Blanchett et Vicky Krieps). Cette dernière garde une partie de son identité secrète et nous renvoie à la thématique du mensonge. Un rendez-vous familial tout aussi tendu et malaisant que le premier, avec une touche d’humour doux-amer.
Un frère et une sœur en plein deuil de leurs parents clôturent alors l’histoire tout en délicatesse et en souvenirs mélancoliques. À Paris, Indya Moore et Luka Sabbat se retrouvent dans l’appartement de leurs parents décédés afin de trier les souvenirs de toute une vie. Entre nostalgie et découvertes, les deux jeunes se cherchent, se perdent et se soutiennent à travers les pièces vides, habitées par les fantômes de leurs parents.
Le film pose alors la question éternelle : connaissons-nous réellement nos parents ? Quant à eux, voient-ils qui sont leurs enfants une fois que ceux-ci ont pris leur indépendance ? Des chemins de vie différents deviennent-ils automatiquement synonymes d’éloignement et d’incompréhension ? Trouver sa place en ce monde n’est pas chose facile et ce, parfois, même au sein de sa propre famille.
Cette vision du cinéma que possède Jim Jarmusch permet aux spectateurs de se sentir vus et compris face au reflet sincère d’une réalité simple, vécue par bon nombre de personnes. La caméra capte chaque geste incertain, chaque regard embarrassé et chaque sourire hésitant, faisant passer les dialogues au second plan. Ici, le silence représente non plus une pause narrative, mais un élément à part entière du scénario. Ce choix affûte l’observation, il met mal à l’aise par sa vulnérabilité mais il peut, paradoxalement, rassurer voir dédramatiser cette situation pour le spectateur qui s’y retrouve. Il va à l’essentiel et fait crier les non-dits.

Le bruit est présent partout autour de nous, incessant et distrayant. Notifications, scrolling, podcasts, radio, films… faire aujourd’hui de la place au silence est devenu un privilège. Le bruit nous empêche de faire face à nos propres pensées et il a le défaut de nous retirer du moment présent. Jarmusch a ce pouvoir de nous plonger à l’intérieur de la scène, sans artifice ou distraction. Nous la voyons pour ce qu’elle est, un instant qui va passer tôt ou tard et risque de nous filer entre les doigts si nous ne prenons pas le temps de le savourer dans toute son essence, qu’il soit magique ou déroutant. Parce que finalement, la vie n’est-elle pas faite d’une succession de moments chargés eux-mêmes d’émotions et d’histoires ? Le silence ne détient-il pas un pouvoir d’honnêteté ?
Signature incontestée du cinéaste, l’intérêt pour le slow pace lui a valu une caméra d’or pour Stranger than Paradise en 1984 et le grand prix au festival de Cannes pour Broken Flower. Jarmusch se concentre sur le quotidien de personnages, le plus souvent, marginaux, ce qui offre une certaine complémentarité avec les moments de silence. Dead Man signe un tournant dans sa carrière, il s’essaye au film western mais toujours en privilégiant des protagonistes qui prennent leur propre chemin, hors des sentiers battus.
Il prend l’insignifiant – du moins, ce qui y ressemble – et lui donne de l’importance en le tournant sous un angle poétique, tout en musique. Jarmusch synchronise la rythmique de ses films à celle des basses, faisant des mélodies un élément indissociable de son art. Lui-même musicien au sein du groupe SQÜRL, il a fait apparaître plusieurs artistes musicaux au fil des ans, avec notamment Iggy Pop et Tom Waits dans Coffee and Cigarette ou encore John Lurie dans Permanent Vacation. C’est la de cover « Spooky » de Dusty Springfield, interprété ici par Anika, qui ouvre et clôt Father Mother Sister Brother dans une mélodie mystérieuse et feutrée. La vision de Jarmusch fait de la musique une représentation poétique de la vie, tout en la plaçant dans le quotidien des personnages.

Avec plus de 40 ans de carrière, l’américain à l’origine de Down by Law a toujours mis en avant le même ton humoristique de comédie noir. Ses films ayant directement été dans la catégorie des œuvres cinématographiques indies, il se plaçait à l’antipode des productions au rythme rapide de l’époque, lors de ses débuts dans les années 80. Parmi ses habituels ; la contemplation éternellement sublimée par des décors minimes, des “cut to black” et de longues scènes aux mouvements de caméra économiques. On peut également noter que les multiples segments au sein même de l’histoire apparaissent souvent dans les films de Jarmusch, comme c’est le cas pour ce dernier long métrage mais aussi dans Night On Earth et Mystery Train. Ce n’est pas surprenant quand on sait que le réalisateur constitue ses films, non pas par intrigue, mais en mettant l’accent sur les personnages et les acteurs qui vont les incarner. Ainsi, les rôles du père et du fils dans la première partie de Father Mother Sister Brother ont été créés spécifiquement pour Tom Waits et Adam Driver qui leur donne vie à coups d’excentricité à la voix rauque pour l’un et d’accentuations rythmiques surprenamment fructueuses pour l’autre. Un jeu d'acteur subtil, sans jamais en faire de trop, de la part de ce dernier, que l’on retrouve également dans Paterson, The Dead Don’t Die ou encore Marriage Story et Frances Ha de Noah Baumbach, un autre fan fervent de Driver.
Father Mother Sister Brother est un film modeste où rien ne se passe réellement mais qui laisse la place aux ressentis, à la réflexion et à l’observation. Les moments « d’entre-deux » sont mis en lumière, comme souvent dans les films du réalisateur et scénariste. Parce que la vie n’est pas seulement faite de grands moments dramatiques ou trépidants. Elle se trouve aussi dans les instants qui n’ont l’air de rien à première vue, mais qui, une fois mis ensemble, forment notre quotidien. Et si la contemplation créative de Paterson fut davantage apaisante et inspirante, celle de Father Mother Sister Brother nous rappelle que nous ne sommes pas seuls à essayer de naviguer dans des situations familiales douloureuses. Lorsque nos états d’âme se reflètent à l’écran, c’est notre empathie qui est sollicitée. Comme le dit lui-même Jim Jarmusch : « À mon sens, l’enjeu politique est de préserver l’empathie […] c’est ce que j’essaie de faire dans mon travail. »