critique &
création culturelle

Feux de Joie de Jamal Ouazzani

Les flammes de la résistance

Le nouvel ouvrage de Jamal Ouazzani, Feux de Joie, apparu ce début d’année chez Blast, est flamboyant. L’auteur antiraciste franco-marocain fait une entrée en poésie marquante. Dans ce recueil, le poète allie partages profondément intimes et souhait d’éveiller une flamme collective. Ses textes à l’écriture singulière illuminent et bousculent à l’heure où l’actualité mondiale s’embrase.

Le recueil de poèmes Feux de Joie, écrit par l’auteur, poète, essayiste et performeur Jamal Ouazzani, s'inscrit dans une poésie de l’intensité, de la sensualité et de la mémoire. Au travers de ses 50 poèmes, l’auteur s’inspire de figures majeures comme James Baldwin, Maya Angelou, Rupi Kaur ou encore Mahmoud Darwich pour nous transmettre ce feu militant. À travers une écriture dense, crue et imagée, il explore les tensions entre lumière et obscurité, destruction et renaissance. Ce recueil transforme le vers en brasier collectif, au sein duquel il faut entrer de toute urgence.

Dès le premier poème, le feu apparaît comme une puissance primordiale. Il anime les corps au même titre qu’il éveille les consciences. On peut y lire chez l’auteur les abords de l’énergie intérieure qui peut traverser chacun·e d’entre nous, la force presque spirituelle qu’elle nous procure. Le feu devient alors la métaphore de la passion, de la vie et de l’espoir après avoir traversé le pire. Ce feu de joie est mis en avant telle une flambée festive, il rassemble autour de lui et fait communauté. Jamal Ouazzani célèbre cet aspect et rend possible au travers de ces mots cette communion humaine dans un monde traversé par de nombreuses fractures.

DR

L’auteur met en lumière ce feu qui nous pousse à la colère, celui qui nous bouscule jusqu’à l’action pour permettre de se faire entendre, clamer son engagement, le militantisme. Le feu est ici le symbole central du recueil. Il est le vecteur de multiples aspects : la mémoire, l’identité, les liens, les douleurs et l’espoir. Jamal Ouazzani refuse le cynisme dans ses mots sans pour autant masquer la réalité - même la plus déchirante - que l’on peut traverser. Les feux, présents dès le titre de l'œuvre, représentent déjà cette ambivalence : ils rassemblent et illuminent mais peuvent aussi bien consumer et réduire en cendres.

« Nous avons de délicieux bouts de soleil en
nous,
si tendres que vous croquez dedans [...]
Nous sommes les boulettes de feu
des éboulements d’anthracite
sous vos écorces calcaires »

L’écrivain ne parle pas d’un seul feu mais bien des feux. Comme celui qui consume, habité par la violence, l’envie de détruire, d’anéantir mais également celui qui permet de reconstruire dans l’après. Le point d’honneur est mis sur le fait de laisser les lecteur·ices choisir les flammes qu’iels souhaitent voir. Jamal Ouazzani crée et entretient le lien avec chacun·e d’entre nous tout au long du recueil, au travers d’une subjectivité engagée et de partages infiniment intimes.

« Je suis celles qui se relèvent
avec des cicatrices en guise d’héraldique,
des plaies ouvertes en testament de
lumière. »

La sensualité émane de cet écrit et est donnée comme un cadeau. Le poète nous offre avec douceur et violence les affres de la violence subie, et de ce qu’il a traversé de plus beau en amour. Cette sensualité est mise en lumière par la présence constante du corps dans ses poèmes. Le corps vit dans ses mots comme un espace de mémoire et d’émotions. La dimension corporelle appuie l’intensité et le feu que le poète souhaite nous transmettre.

« Feu sacré, feu volé, feu polaire -
en pleine montée des eaux
blondes - vénitiennes,
c’est la crue des plaisirs coupables
Une joie pendue
à des lèvres »

Feux de joie s'inscrit comme une œuvre marquante de la poésie contemporaine engagée. Au travers de ces lignes, Jamal Ouazzani nous transmet son introspection personnelle, un héritage culturel porté fièrement et cette lutte collective dans laquelle il nous invite à s’immerger. L’auteur décrit lui-même ce recueil comme s’inscrivant dans le « militantisme poétique », il se fait porte-parole face aux oppressions actuelles grandissantes. Son écriture cherche à guider ses lecteur·ices vers une joie révolutionnaire, une intensité militante, pour sortir d’une colère qui nous fige et inciter au mouvement collectif.

La capacité du poète à combiner l’intime et le collectif rend ce recueil singulier et riche. Jamal Ouazzani nous renvoie d’autant plus à l’aspect politique et militant de cette œuvre et de son souhait d’y faire entrer chacun·e d’entre nous afin de nous transmettre son énergie créatrice et transformatrice. La poésie semble habitée par une force de vie constante, presque urgente à certains moments, et mêle la sensualité, l’engagement et toutes ces émotions transmises dans une même respiration.

« Dans la galaxie des gestes empêchés
voici donc mon ombre volubile !
Quand ils disent “Feu de joie”,
je crache le feu de joie !
Je danse et je crie :
“Vous n'aurez pas ma vie!”
Je suis insaisissable!
Comme le sable
Dans les mains du vent. »

En refermant Feux de joie, quelque chose en soi s’anime et continue de brûler doucement. Ce recueil raconte, dénonce, transmet et nous invite personnellement à réfléchir. Les textes de Jamal Ouazzani, tous unis par l’humanité profonde qui les habitent, composent un foyer où chaque mot, chaque phrase, sont rayonnants. Finalement, se plonger dans ce recueil, c’est s’approcher d’un feu, celui du poète mais également le nôtre, et d’une certaine manière, le rendre encore plus ardent.

Feux de joie

de Jamal Ouazzani
Blast, 2026
212 pages

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