critique &
création culturelle

Frankenstein de David Sala

L’exclusion à la source de la violence

À peine créée, immédiatement rejetée. La Créature de Victor Frankenstein, jugée monstrueuse, est abandonnée à son sort dans un monde qui ne veut pas d’elle. En quoi est-elle si différente ? Qu’est-ce qui fait d’elle un monstre ? Dans son nouveau roman graphique publié chez Casterman, David Sala nous fait redécouvrir le Frankenstein de Mary Shelley en peinture.

Plus de 200 ans après la sortie du roman, Frankenstein a connu de nombreuses adaptations et s’est fait une place plus ou moins importante dans notre imaginaire collectif. David Sala en propose aujourd’hui une relecture. Victor Frankenstein, jeune étudiant en sciences naturelles, décide, après la mort de sa mère, de tenter de créer la vie. À partir de morceaux de cadavres humains qu’il assemble, il reconstitue un être auquel il parvient à donner la vie. Ce dernier ressemble aux humains, il est seulement plus grand et garde les traces de ce qui le compose. Face au résultat de son expérience, qu’il juge hideux et monstrueux, Victor prend la fuite et abandonne à son sort l’être qu’il vient de créer. Ce dernier, appelé sobrement La Créature, erre seul dans un monde hostile qui ne semble pas vouloir de lui.

L’histoire est portée par de magnifiques peintures à la gouache aux inspirations diverses. David Sala alterne entre des couleurs chaudes et froides, vives et sombres, des scènes intérieures et extérieures, des paysages désertiques et des forêts touffues pleines de vie. Une majorité de cadres mauves et bleus laissent parfois la place à des tons rouges et oranges pour marquer l’accueil et l’amour de la jeune femme envers la Créature, ou à des motifs plus bariolés lors de moments de bonheur dans la nature. On trouve également de nombreux paysages (presque) déserts, au milieu desquels les personnages semblent souvent petits, perdus, seuls, abandonnés à leur sort. L’ensemble forme une esthétique très travaillée, douce et poétique.

David Sala varie non seulement les couleurs, mais aussi les angles de vue et les tailles des cases. Il semble travailler par évocation : il parvient à faire appel subtilement à des émotions, des sensations, des textures ou des ambiances, en portant une attention particulière aux différents traits, au mélange des styles et des couleurs. Ses planches ne sont pas qu’une illustration de l’histoire, elles sont un élément narratif à part entière. Le texte, justement, est réduit à l’essentiel, laissant beaucoup de place à l’image, qui devient l’élément central du récit et semble refléter avant tout les perceptions et états émotionnels des personnages.

Le livre mérite qu’on ne se contente pas de le lire, mais qu’on s’attarde sur chacune des images, qu’on admire chacune des peintures et qu’on prenne le temps de découvrir les sensations, les contrastes, les textures et les émotions qu’elles amènent. Certaines d’entre elles, isolées, pourraient être des œuvres à part entière. C’est bien là que résident l’originalité et la réappropriation de cette œuvre déjà bien connue : dans le travail graphique d’une part et, d’autre part, dans le traitement même des sujets principaux.

Qu’on ait lu le Frankenstein de Mary Shelley ou non, ce qui ressort de cette adaptation est l’accent mis sur la solitude, non seulement de La Créature, mais aussi de Victor. La Créature devient violente car elle est rejetée et abandonnée. Elle n’aspire qu’à être acceptée et aimée comme n’importe quel être humain, mais cela lui est refusé à cause de son apparence. Elle est qualifiée d’hideuse, de monstrueuse, mais ne l’est en réalité pas tant que ça. Elle a une apparence assez proche des humains, les différentes parties qui la constituent sont clairement visibles, mais David Sala choisit de ne pas la rendre particulièrement laide. Elle est monstrueuse aux yeux de Victor parce qu’il sait d’où elle vient, mais aux yeux des autres, elle est différente, sans plus de détails. Il me semble ici que c’est la différence qui est mise en avant comme la cause du rejet, plus qu’une monstruosité particulière, qui n’existe que parce qu’elle est renvoyée par les autres. Au-delà de son apparence, la Créature a des émotions et des réactions on ne peut plus humaines. De plus, sa rage et son désir de vengeance se développent après la mort d’une jeune fille qui l’avait recueillie. Cette dernière est un ajout de David Sala, elle n’est pas présente dans l'œuvre originale. Elle permet d’introduire un contraste encore plus frappant et peut-être plus cruel : La Créature « nait » différente, est continuellement rejetée et le peu d’amour et de compagnie qu’elle reçoit lui est finalement refusé de la manière la plus violente qui soit. Le récit est principalement axé sur cet aspect : la violence est le résultat du rejet et de la stigmatisation. C’est la solitude, l’exclusion et le manque de liens qui nous détruisent et qui alimentent la haine. Victor aussi, bien qu’entouré, semble seul, isolé par son secret et sa culpabilité. Malgré ce que lui reproche La Créature, il n’est pas représenté comme « le méchant ». Il est le narrateur principal, on lit l’histoire à travers ses yeux: il paye le prix fort pour sa lâcheté et sa peur initiale, est pris à son propre jeu et se retrouve tout aussi seul et endeuillé que l’être qu’il a créé. Ce qui frappe à la lecture, c’est le nombre de cases représentant ces deux personnages seuls, petits, au milieu d’un paysage désert, parfois d’une ville. Mais ils sont souvent les seuls êtres sur l’image, presque perdus dans un cadre trop grand pour eux. Cependant, chez David Sala, tout n’est pas noir. L’espoir demeure : il est possible de faire autrement, de voir l’humanité en chacun et chacune, comme le fait l’un des personnages. Nous en sortirons tous moins seuls.

David Sala n’adapte donc pas seulement le roman de Mary Shelley en roman graphique, il parvient réellement à se le réapproprier, ce qui ne doit pourtant pas être simple pour une œuvre qui a déjà si souvent été reprise et adaptée sous différentes formes. Il choisit de mettre en avant l’un des axes du roman, pour en faire une fable sur les dangers de l’exclusion et du rejet, qui garde sa pertinence aujourd’hui. L’idée passe sans en faire trop, de manière assez sobre. Mais ce qui fait réellement la force et l’originalité du roman graphique et de son propos, ce sont les peintures qui les portent. Il serait injuste de juger le seul propos détaché de la forme. Il s’agit à mon sens plus d’un travail graphique, de narration par l’image, que d’une recherche approfondie sur le sujet de l’exclusion. Travail qui illustre le fait que parfois, une image vaut mieux que mille mots. La lecture est facile, agréable, rapide, mais mérite qu’on prenne le temps à chaque page, pas seulement pour admirer, mais aussi pour saisir l’ambiance générale que tente de dépeindre l’artiste. C’est ce qui fait l’originalité du livre et, à mon sens, l’intérêt d’une nouvelle adaptation.

Frankenstein d’après Mary Shelley

David Sala

Casterman, 2026

231 pages

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