critique &
création culturelle

Gourou

Quand le thriller psychologique devient satire sociale

Entre manipulation et spectacle, Gourou de Yann Gozlan explore l’emprise mentale et les illusions du self-help dans nos sociétés contemporaines. À travers un personnage charismatique et un univers visuel spectaculaire, le film interroge subtilement fascination et quête de sens dans un thriller psychologique qui devient satirique.

Le nouveau film de Yann Gozlan, Gourou, surgit en ce début d’année 2026 comme une proposition cinématographique singulière. Sous la surface polie d’un thriller psychologique à suspense se cache une œuvre qui observe, avec acuité et intensité, les dérives d’une société obsédée par la réussite personnelle, l’influence et la promesse de transformation facile. À mi-chemin entre film noir et satire sociale, Gourou brouille volontairement les pistes, explorant la mécanique de l’emprise mentale tout en interrogeant notre rapport collectif au discours, au charisme et à la croyance.

L’ambiguïté du ton : thriller paranoïaque ou satire du self-help ?

Dès ses premières minutes, Gourou donne l’impression d’une histoire construite autour de tension et de suspense. Le film s’ouvre sur l’ascension fulgurante de Matt, coach en développement personnel au charisme magnétique, dont les séminaires promettent guérison intérieure et réussite absolue à un public en quête de repères. Lorsque l’entourage professionnel et intime du gourou commence à percevoir des failles derrière le discours lisse, le récit glisse progressivement vers une zone d’incertitude où fascination et méfiance se confondent. La caméra de Gozlan capte avec précision les atmosphères – des séminaires survoltés aux salles d’attente feutrées, des regards admiratifs aux silences lourds de sous-entendus – où chaque détail contribue à une dynamique presque hypnotique.

Mais rapidement, le film révèle une autre dimension : une satire sociale implicite. En dépeignant Matt, un coach en développement personnel charismatique qui construit un empire autour de ses discours motivants, le film met en lumière un phénomène contemporain : l’omniprésence du self-help, du coaching et de l’influence dans nos sociétés saturées de promesses de transformation instantanée.

L’un des paradoxes fondamentaux de Gourou tient à cette oscillation permanente entre immersion dans le monde du thriller et distance critique vis-à-vis de son sujet. Le scénario, coécrit par Gozlan et Jean-Baptiste Delafon, laisse le spectateur basculer d’une intrigue serrée, presque paranoïaque, vers une réflexion plus large sur le spectacle du pouvoir. Cette hésitation affaiblit parfois l’impact émotionnel du récit : le film ne se situe jamais tout à fait dans l’irréfutable frayeur d’un thriller classique, ni dans la satire mordante d’une fable sociale parfaitement ciblée.

Pourtant, cette ambiguïté n’est pas un accident : elle est au cœur de l’intention du film. En laissant le doute s’installer – est-on face à un imposteur dangereux ou simplement face à un charlatan de notre époque ? – Gozlan oblige le spectateur à s’interroger plutôt qu’à trancher. La tension narrative naît autant de ce questionnement que des rebondissements du scénario lui-même.

Le miroir social des gourous modernes : attrait, spectacle et illusion

Au centre de cette hybridation des genres se tient le personnage de Matt – coach, showman, gourou des temps modernes – brillamment interprété par Pierre Niney. Matt est plus qu’un simple protagoniste : il est le reflet d’une culture saturée de discours positifs, de solutions prêtes à consommer et d’idoles temporaires.

Dans sa mise en scène, Gozlan montre des séminaires qui ressemblent à des shows : lumière, musique, foule galvanisée, caméras braquées sur chaque micro-moment… L’image n’est jamais innocente, elle dit que la transformation promise a autant à voir avec le spectacle qu’avec la psychologie.

Ce spectacle n’est pas seulement visuel : il est discursif. Les mots deviennent des outils de persuasion, parfois dangereux, parfois toxiques ; ils construisent l’influence, créent une dépendance psychologique et donnent au discours une puissance qui déborde largement le cadre de l’accompagnement personnel. Le film met en scène un besoin structurel de croire, un désir de réponses simples à des problèmes profonds, et une vulnérabilité exploitable.

À cet égard, Gourou se fait miroir critique d’une époque où l’ère numérique a transformé le coaching, les influenceurs et le self-help en industries lucratives, où l’on vend du bien-être comme on vend des produits, et où les adeptes peuvent confondre charisme et sagesse. Cette critique sociétale est précisément ce qui le rapproche d’œuvres satiriques plus explicites à l’instar de Thank You for Smoking, The Wolf of Wall Street et American Psycho : non pas qu’il raille, mais qu’il met en lumière les mécanismes de fascination et de dépendance de manière subtile et inquiétante.

Genres croisés et héritages cinématographiques

L’une des forces de Gourou est qu’il ne se contente pas d’être un thriller moderne ou une satire sociale directe, mais qu’il fusionne ces héritages pour en produire quelque chose de propre à son époque.

Dans la tradition du thriller psychologique, il y a l’exploration des zones d’ombre intérieures – obsessions, manipulations, doutes – qui rappellent des classiques du genre comme Rosemary’s Baby, The Shining ou encore Black Swan, où le protagoniste combat autant ses démons que les circonstances extérieures.

Mais le film se démarque en glissant vers une dimension satirique contemporaine, proche d’œuvres qui examinent le pouvoir charismatique dans un monde moderne, telles que The Social Dilemma, Black Mirror, Severance ou Succession. Là où d’autres choisissent la caricature, Gozlan privilégie une approche plus clinique, observant comment une promesse de vérité peut se muer en instrument de domination. Cette hybridation crée une expérience cinématographique déstabilisante, parfois ambivalente, qui reflète elle-même la confusion face à ces figures de pouvoir.

Une ambition stimulante, mais une portée qui laisse un goût d’inachevé

C’est ici que se cristallise la principale réserve que suscite Gourou. À force de maintenir cette ambiguïté entre thriller et satire, le film semble parfois se retenir d’aller au bout de ses propres enjeux. La mise en scène, élégante et maîtrisée, impressionne davantage qu’elle ne dérange réellement, et la critique du monde du self-help, aussi pertinente soit-elle, reste souvent à l’état de constat plutôt que de véritable mise en danger. Là où l’on pourrait attendre un basculement plus radical, une prise de risque narrative ou émotionnelle plus marquée, Gourou choisit la retenue, au risque de diluer son impact. Cette posture, intellectuellement stimulante, peut aussi générer une frustration : celle d’un film qui observe avec finesse mais ne tranche jamais tout à fait, laissant le spectateur dans une position de contemplation plus que de confrontation.

Un cinéma en miroir de nos illusions

Finalement, Gourou se révèle être bien plus qu’un simple thriller psychologique. Il est une pièce de cinéma contemporaine qui connecte le spectateur à des réalités sociales tangibles – des réalités où les discours inspirants peuvent devenir des outils de manipulation, où les figures charismatiques peuvent autant élever que posséder, et où la quête de soi se heurte au spectacle du soi-disant expert.

En jouant habilement de l’ambiguïté des genres, Yann Gozlan ne choisit pas de condamner ou de justifier : il questionne. Et si cette démarche analytique fait de Gourou un objet cinématographique stimulant et troublant, elle en constitue aussi la limite. Le film intrigue, fascine et interroge, mais laisse parfois le sentiment d’une promesse critique qui n’ose pas pleinement se réaliser – à l’image de ces discours qu’il met précisément en scène.

Même rédacteur·ice :

Gourou

De Yann Gozlan

Avec Pierre Niney, Marion Barbeau, Christophe Montenez, Anthony Bajon

France, 2026

126 minutes

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