critique &
création culturelle
Les Cinq Diables
le voyage d’une sorcière contemporaine

Après le succès de son premier long métrage, Léa Mysius offre avec Les Cinq Diables un récit à la fois spirituel et personnel, mettant en scène une petite fille qui possède le fascinant don de recréer les odeurs de ses proches. La réalisatrice offre un film sensoriel, faisant voyager le spectateur dans une dimension atypique.

Avec son nouveau film, Les Cinq Diables , Léa Mysius présente une histoire de sorcellerie moderne, une madeleine de Proust revisitée. Pas de balais volants, de nez crochus ou de chaudrons magiques, quoique… mais vous y découvrirez un film sensoriel. La petite Vicky (Sally Dramé), a le don de reproduire toute odeur qu’elle met ensuite en bouteille, et l’expérimente tout au long du film. À l’arrivée de sa tante, elle se lance dans la fabrication de son parfum, une tâche qui s’avère plus compliqué que ses anciennes mixtures. Une fragrance bien précise la bouleverse dans le passé de sa mère et de sa tante. Vicky assiste à la jeunesse de ces femmes, une spectatrice qui n’est pas totalement invisible.

La réalisatrice puise dans son histoire personnelle et nous offre un scénario d’un genre nouveau et original. Tout comme la petite Vicky, enfant, Léa Mysius tentait de reproduire des odeurs en glanant des ingrédients comme de la terre, des feuilles mortes ou autres trésors dans son environnement campagnard du Médoc. Mysius pioche et se sert parcimonieusement dans cette vague de curiosité qui s’est levée ces derniers temps autour du monde spirituel et de la sorcellerie. Elle s’y intéresse sans pour autant tomber dans cette agitation et, telle une parfaite recette de potion magique, le sujet est parfaitement dosé, juste de quoi intriguer le public sans le noyer dans cette mode. S’en dégage alors une nouvelle figure de la femme sorcière, plus moderne, plus sobre.

La dimension étrange n’est pas au centre du film, l’intrigue principale tourne autour de la relation entre la mère de Vicky, Johanne (Adèle Exarchopoulos) et sa tante Julia (Swala Emati). Une tension entre elles deux semble provenir d’un accident survenu durant leur jeunesse. Ce malaise palpable entre elles deux est ponctué par de nombreux non-dits et issue de lointains refoulements plonge tout le village sous un orage. Un lourd secret semble clairement peser sur les épaules de ces deux femmes et amène avec lui son lot de mystères.

L’influence de Kubrick avec Shining se glisse notamment dans l’une des premières scènes, lorsque le générique se déroule en suivant le trajet d’une voiture sur une route en montagne. Mais également celle de David Lynch et de ses ambiances particulières à la Twin Peaks . Des plans fixes sur d’anciennes photos au sourire figé, le climat tendu du village avec ses commérages et son grand secret. Bien qu’une caméra parfois tremblante peut sortir le spectateur du récit, ces références cinématographiques le plongent encore plus dans cette histoire de famille.

L’odorat n’est pas le seul sens évoqué. Plus discrètement, l’ouïe et le toucher sont également exploités. À plusieurs reprises, tentez d’entendre les murmures de Johanne à son père, de comprendre les messes basses entre parents, profitez de la voix sensuelle de Danit sur un air de « Cuatro Vientos ». Les autres titres du long métrage sont tout aussi poignants, décisifs et amènent une dimension à la fois puissante et nostalgique. Gros coup de cœur pour Soap&skin, James Righton, Alexandra Savior et bien évidement merci à Bonnie Tyler pour son intemporel slow. « Once upon a time, there was light in my life. But now there’s only love in the dark. Nothing I can say. A total eclipse of the heart. » , ces paroles auraient pu être écrites pour le personnage de Johanne. Le tout agrémenté de moments de silence, de calme nécessaire. Le film est tourné en 35 mm et le choix de la pellicule fait tout a fait sens car elle révèle une texture irremplaçable. Différents frissons m’ont été donné par l’atmosphère hivernale. Ce village au sein des Alpes françaises nous fait voyager dans un espace temps différent de celui des grandes villes encombrantes, on peut enfin respirer. L’image balance entre de vastes paysages montagneux du lac froid et des intérieurs chaleureux bien qu’un peu kitsch. Sans oublier la bouffée de chaleur produite par l’énigmatique incendie. La première scène est percutante de par sa magnifique esthétique enveloppée par une lumière intéressante et un son fort. Le regard caméra d’Adèle, nous plonge instantanément dans le film. On veut en savoir plus.

Malgré un manque de naturel dans les émotions ou dans certains dialogues, l’interprétation d’Adèle Exarchopoulos mérite une attention particulière. Durant toute la première partie du film, je me sentais un peu perdue concernant l’expression de l’actrice principale qui m’avait habituée à un autre type de jeu, plus généreux. Elle semble totalement vide et passive à tout ce qui l’entoure, mais au fur et à mesure du dénouement de l’histoire, son personnage évolue et semble de plus en plus animé. À cet instant j’ai compris : toute la complexité du personnage prenait parfaitement sens et j’ai aimé ce questionnement. L’actrice a brillamment interprété ce visage dans son passé, son présent et son futur, un jeu qui va en crescendo.

Ce film est donc une très belle surprise : dès les premiers instants, on est totalement absorbé grâce à la musique, aux sons d’ambiance et à ce regard caméra. Le cadre montagneux et froid accorde une connotation mystique supplémentaire à l’étrange, formant un tout harmonieux, entre les intérieurs, le village, la piscine, les photos de famille. La réalisatrice est parvenue à créer un univers unique mais réaliste, tout en intégrant une dimension spirituelle. Les Cinq Diables ouvre une porte sur un monde sensible et curieux, le temps d’un instant on s’oublie, on accepte ce que l’on voit : on se perd dans ce récit sensoriel et simplement, innocemment, on apprécie le moment.

 

Les Cinq Diables

Réalisé par Léa Mysius

Avec Adèle Exarchopoulos, Sally Dramé, Swala Emati, Moustapha Mbengue, Daphné Patakia

France, 2022

95 minutes

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