Tchôdron
Celles qu’on a voulu voir brûler

Découvert pendant l’édition 2025 du festival Cocq en stock, Tchôdron questionne la figure emblématique de la sorcière et les regards inquisiteurs qui ont fait d’elle le monstre que nous avons retenu. Léa (Sarah Mélotte-Piront) et Malou (Blanche Delhausse) nous embarquent entre rires et larmes au moyen de leurs marionnettes, de leurs guitares, et surtout de leurs anecdotes tout droit sorties du terroir wallon.
« C’est quoi une sorcière pour vous ? » nous demandent les comédiennes d’entrée de jeu, alors même que nous sommes en train de nous installer. Des questions, il va y en avoir plusieurs au fur et à mesure du spectacle. Posées à nous, spectateurs, mais aussi à des passants – dont les réponses font partie intégrante de la pièce, partagées sporadiquement par l’intermédiaire d’un dictaphone – et puis, plus largement au monde. Au fond, qu’est-ce qui fait que l’imaginaire collectif se soit arrêté à une description si peu flatteuse de la sorcière ?
En interrogeant sa propre part de sorcellerie, Malou, qui est coupeuse de feu, nous partage légendes et souvenirs de femmes stigmatisées par des hommes, pour leurs pouvoirs, pour leur rapport à la liberté, pour leur goût de la vie. Mamé, petite fille aveugle devenue grande, quitte le bois dans lequel elle a appris tout ce qu’il faut savoir sur les plantes pour aller découvrir la ville et soigner le cœur de ses habitants. Michée, cette femme qui a pris goût à ce second souffle qui lui a été offert par son veuvage, trop libre, propagatrice de discours dangereux pour les enfants. Madeleine, figure de grand-mère, ancienne coupeuse de feu, qui a tout transmis à Malou, sa voisine.

Si le décor est minimaliste – on ne compte véritablement comme décor que l’espèce de scène pour marionnettes – chaque élément qui y est disposé a son importance. Chacun aura son utilité, pas d’objet superflu. Une petite scène pour marionnettes, réversible pour les temps de confession, dont le décor est une rue typiquement villageoise, un coffre qui se transforme en cercueil, un porte-manteau qui devient un bûcher. Des objets du quotidien et anodins qui donnent vie aux histoires ésotériques de Malou. Mais l’immersion se fait davantage par toutes les composantes qui lui sont connexes : la musique live, la lumière tamisée lors des confessions, le déplacement des objets, des marionnettes et des actrices. L’expression « spectacle vivant » n’a jamais pris autant de sens.
Tchôdron se présente comme un spectacle hybride, recouvrant tantôt les traits d’un conte pour enfants, tantôt d’un microtrottoir, tantôt d’un concert, le tout en utilisant sporadiquement des marionnettes pour incarner leurs histoires… et quelles marionnettes ! Réalisées par Anaëlle Impe, ces petits bijoux d’artisanat se meuvent avec aisance sur scène, grâce au travail à quatre mains des deux actrices, au point de nous faire oublier que nous ne sommes pas face à de vraies personnes. Au nombre de quatre (deux jeunes villageois, Michée et la très attendue Madeleine), leur taille varie mais le travail tant des textiles que la matière du visage est impressionnant. On devine les émotions, on saisit directement leurs âges respectifs et on se laisse porter par les histoires qu’elles nous racontent, comme si elles étaient capables de parler en toute autonomie.

Les véritables actrices font elles aussi un travail extraordinaire. Leur présence scénique est forte, naturelle, presque organique, tant dans leur façon de parler, de chanter, de jouer et même de danser. Sous l’éclairage d’une ampoule unique, Malou nous confie avec douceur et énergie les histoires de Mamé, Michée, Madeleine. Léa, quant à elle, entrecoupe ces instants de confession d’une musique d’ambiance délicieuse et interrompt joyeusement les histoires pour mettre sous formes de mots nos propres ressentis intérieurs.
Le cœur de ces récits, c’est finalement la plus vieille histoire du monde : la peur de ce qu’on ne comprend pas, et, dès lors, qu’on ne peut contrôler. Si « sorcière » est devenu un terme péjoratif, c’est parce qu’à l’heure où les hommes ont fait face pour la première fois à des femmes en dehors des normes, ils ont pris peur. Une femme qui vit seule, une femme qui guérit, une femme qui comprend, une femme qui entreprend, une femme qui danse. Être sorcière n’est pas tant le fait d’avoir des pouvoirs surnaturels, comme couper le feu ou guérir des plaies incurables. C’est simplement d’aller cueillir sa liberté à même le sol, de battre du pied sur la terre fraîche sous le rythme endiablé de la vie.
La multimodalité du spectacle rend le tout extrêmement vivant, puissant et tous les éléments constitutifs mis bout à bout créent une ambiance chaleureuse, enivrante, comme une soirée passée au coin d’un feu qu’on n’aurait jamais envie de quitter. Tchôdron nous invite à repenser notre rapport à la vie, à la nature, aux autres, à soi. Les actrices vous embarquent avec elles pour vivre quelque chose de fort et de beau. On sort de ce moment privilégié avec une nouvelle aura, une envie de croquer la vie à pleines dents et de retrouver le bonheur de danser à pieds nus.