critique &
création culturelle

Canis Lupus

Sortir du silence

© Hubert Amiel

Réinterprétant le très célèbre conte de Prokofiev, Pierre et le Loup, Canis Lupus est le fruit de la collaboration entre Jean-Michel Frère, metteur en scène et directeur de la Compagnie Victor B, de l’auteure Adeline Dieudonné et des musiciens de Passion Panda. Ils nous emmènent dans les méandres de souvenirs flous, incomplets, refoulés d’un petit garçon ingénu et de son grand méchant loup de père.

Une cabane vétuste et désordonnée avec, en son centre, le comédien qui s’attèle à découper frénétiquement dans du vieux papier des loups de toute forme, redessinant ses grands yeux, ses oreilles triangulaires et ses dents pointues. Le spectateur, qui n’est pas encore assis, entre dans l’intimité de Pierre et comprend rapidement à quelle sauce il va être mangé. Le loup n’est plus et pourtant, il rôde encore dans les esprits.

Pierre ouvre enfin la bouche, la pièce commence, il s’adresse à son père, à nous : il veut nous raconter son histoire préférée, Pierre et le Loup. Le conte de Prokofiev se lance, et avec lui, la musique. Tout au long de la pièce, les différentes tensions sont accompagnées par trois musiciens, intégrés dans le décor avec leurs instruments (batterie, guitare, basse, piano, trompette). Loin des bandes-sons caractéristiques des livres pour enfants, ici la musique nous emmène dans une ambiance électrique, tourmentée, alarmante. Tout comme dans le conte de Prokofiev, l’environnement musical fusionne avec le texte déclamé, accompagnant les émotions, les respirations, les soupirs et les silences. Lorsque Pierre tente de dire à voix haute ce que son père lui a fait subir, les musiciens se mettent même à chanter, en clamant des paroles naïves à double sens.

© Hubert Amiel

La plus grande force de cette pièce réside dans le talent de Simon Wauters à porter à lui seul tous les personnages. Le père, la mère, la gouvernante, les collègues de bureau, l’épouse, leur fils, Courgette, Babacar et les oiseaux à 3000 balles. Tous existent dans la bouche de Pierre, et par des éléments de décor qui trouvent chacun leur utilité au fur et à mesure de l’histoire ; rien n’est laissé au hasard. La capacité de Wauters à porter son regard terrifié et inquisiteur sur nous, comme si nous étions son père à qui il demande des comptes, est impressionnante. Impossible de ne pas sentir coupable sinon d’un crime qu’on n’a pas commis, d’être les voyeurs du drame qui se joue sous nos yeux.

Ce drame, parlons-en. Loin de la version candide où l’histoire se termine par la capture du loup qui dévore les amis animaux de Pierre, la pièce nous propose une histoire bien plus sombre et réaliste. On tourne autour d’un drame inavoué, à travers les chansonnettes qui rythment le récit, les anecdotes, les pleurs de la gouvernante. Tout cela sans jamais dire clairement ce que tout le monde a compris : l’inceste qu’a subi Pierre de la part de son père lorsqu’il était enfant.

Cette vérité jamais reconnue verbalement par un père de plus en plus sénile construit la tension entre les personnages, bien sûr, mais aussi entre les acteurs et les spectateurs. Lorsque Pierre, désormais adulte, réussit enfin à confronter son père, nous sommes impatients de voir le dénouement de cette histoire et finalement de voir notre Loup payer pour ce qu’il a fait, par le feu ou par les remords.

© Hubert Amiel

L’enjeu d’un tel sujet est cette mise en voix, difficile, d’un drame qui touche beaucoup plus de foyers qu’il n’y parait, trop souvent à cause du tabou et de la pression qui tourne autour de toute la question tant de l’inceste que du viol. Cette pièce n’aborde à aucun moment la réaction du père face aux confessions du fils – représentant la plus grosse frustration du spectateur. Pierre tente lui-même de se mettre à la place du loup, des raisons qui l’ont poussé à passer à l’acte. L’ennui, l’envie, ou simplement la possibilité de le faire sans représailles.

Toute cette torture intérieure, ces tourments humains inavouables, cette noirceur de cœur, sont le terrain de jeu favori d’Adeline Dieudonné qui a l’habitude de signer des textes acerbes, durs, cyniques pour parler de la part d’ombre des Hommes et de leur quotidien. La Vraie Vie, son premier roman récompensé par de nombreux prix, en est son meilleur exemple. Dieudonné nous offre une histoire à la hauteur de la cruauté qu’on aime lui reprocher, efficace, terrifiante, sans jamais oublier d’être ludique.

L’ensemble est magique, on en sort transformé, le genre de pièce qui trotte longtemps en tête pour tout ce qu’elle a mélangé comme émotions en nous. On assiste rarement à un exploit comme celui-ci, celui d’être tant émerveillé que terrifié par une pièce aussi singulière qui aborde un sujet aussi lourd avec autant de talent. Le texte originel se frotte à la vérité nouvelle qu’on lui a annexée ; Prokofiev et Dieudonné cohabitent en harmonie mais s’entrechoquent tout autant, pour créer un équilibre parfait entre l’essence du conte originel et une réappropriation du texte originale.

Canis Lupus

Mise en scène de Jean-Michel Frère
Texte d’Adeline Dieudonné
Avec Simon Wauters
Musique de Serge Prokofiev
Interprétée par Passion Panda (Éric Bribosia, Catherine De Biasio, Gil Mortio)
Scénographie : Cécile Balate
Costumes : Jessica Harkay
Régie générale : Émilie Schoumaker
Régie lumière : Marc Grandmougin
Régie son : Olivier Delescaille

Vu le 26 avril 2026 au Théâtre des Martyrs

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