Medusa
Corps pétrifiés

Commandé par le Théâtre de la Monnaie lui-même, Medusa est un opéra en deux actes porté par la librettiste et metteuse en scène Lydia Steier et le compositeur Iain Bell. Dans une interprétation contemporaine de ce très célèbre mythe grec et une esthétique très sévère, Medusa offre à la Gorgone la possibilité de faire entendre son histoire, qu’on a longtemps raccourcie à sa seule apparence monstrueuse.
L’opéra se présente en deux actes distincts : l’avant et l’après transformation. Car tout l’objectif de Medusa est de rendre à Méduse sa part d’humanité, en revenant à la genèse de son châtiment injuste. Le rideau s’ouvre sur Euryale (Paula Murrihy) et Sthéno (Angela Denoke), inquiètes quant au sort de leur jeune sœur mortelle, Medusa (Claudia Boyle) dont s’est épris le dieu Poséidon (Konstantin Gorny). Le décor, sobre et très brutaliste, ainsi que les costumes et coiffures très futuristes, détonnent avec l’innocence et la beauté virginale de Medusa, tout de blanc vêtue. Comme si la Belle au Bois dormant de Disney avait rencontré le Dune de David Lynch.
Nul n’échappe à son destin
La naïveté de la jeune femme se frotte aux angoisses de ses deux comparses. Les sœurs immortelles de Medusa exigent qu’on cache cette dernière dans un temple dédié à Athéna (Marie Elizabeth Williams). La déesse saura la protéger des caprices de Poséidon, se disent-elles. Mais l’Olympien est plus fourbe que la déesse n’est sage et arrive à ses fins ; le public, décontenancé, assiste à dix minutes de harcèlement et à une scène de viol crue et explicite. Horrifiée par le souillage de son temple plus que par l’acte violent que vient de subir la jeune Gorgone, Athéna maudit sur six générations ses prêtresses et leur novice. Car, quand une déesse est colère-colère, il est important que tout le monde le sache. Puisqu’elle n’est capable que d’attiser le désir, Medusa mérite une leçon : ses magnifiques cheveux deviendront des serpents et ses beaux yeux, une arme mortelle pour quiconque osera croiser son regard.

Audacieux mais peu convaincant
Artistiquement parlant, on sent que ce projet a cherché à réinventer tout ce qui était possible : le décor (qui se constitue de quatre plateformes mobiles et assemblables entre elles au gré des envies), les costumes (dont les couleurs restent sur des palettes de noir, blanc et doré mais les matières sont variées, allant de la paille au sac poubelle), les coiffures (qui se rapprochent plus du Burj Khalifa que d’Olivier Dachkin) et la scénographie (une dizaine de danseurs (?) se meuvent tout au long du spectacle, le long des plateformes). Cette quête d’originalité plaira sans doute à certains mais, pour ma part, j’ai trouvé l’ensemble plus kitsch que moderne.
Les tableaux m’ont semblé ternes, minimalistes, sans apporter la moindre émotion sinon l’ennui. Seul le tableau final, présentant des hommes changés en pierre, m’a plu car cohérent par rapport au récit et impressionnant par leur nombre. Les costumes, les coiffures ne m’ont pas parlé ; j’aurais sans doute mieux apprécié un style rappelant l’origine grecque du récit. J’entends que l’objectif de cet opéra était de le rendre sinon intemporel, contemporain, mais étant particulièrement attachée aux thèmes mythologiques et aux imaginaires qui l’entourent, j’ai été déçue de ne pas retrouver cela dans la scénographie.

Humains, pantins des dieux
Ce qui m’avait avant tant poussé à aller voir cet opéra, c’est son empreinte mythologique. J’ai donc été assez surprise de voir Danaé et Perseus mentionnés au début de l’histoire de Medusa, pour lier, dès le départ les destins de la Gorgone et de Perseus (Josh Lovell). En effet, alors que ses deux sœurs entendent les râles de Poséidon, Méduse entend, elle, les paroles tendres d’une mère qui essaie de rassurer son enfant. Cet épisode fait directement écho à l’histoire de Danaé et Perseus, qui ont été jetés dans un coffre à la mer, par le père de Danaé lui-même.
J’ai eu l’impression que la Medusa de départ ressemblait davantage à une princesse Disney qu’autre chose jusqu’au drame et qu’après, elle n’a été que pleurs et souffrance. J’ai trouvé que ces modifications ont rendu Medusa victime de sa propre existence, ce que j’ai trouvé extrêmement dommage. Il était néanmoins important de rappeler que ce sont les dieux qui sont les seuls responsables de son drame et pour cela, Medusa remplit le contrat. La pièce appuie très bien sur ce point, enlevant toute morale et toute compassion, tant à Poséidon qu’à Athéna. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de rire jaune quand on sait que Perseus, dont le dessein est de tuer la Gorgone, est protégé par la déesse qui est à l’origine de l’enveloppe monstueuse de Medusa.
Passer à côté d’un symbole
Si l’intention a été, par cette réinterprétation, de renforcer le courage de Medusa, par le sacrifice qu’elle fait en offrant sa tête à un Perseus compatissant face à l’histoire de la Gorgone, j’ai trouvé, au contraire, que cela alimentait davantage sa fragilité. J’ai même eu l’impression que cela permettait à Perseus d’avoir le beau rôle dans l’histoire, par son refus catégorique de tuer Medusa. J’ai ressenti bien plus une femme d’abord naïve et puis faible, presque malade, face à son châtiment qu’une femme capable de sacrifice, par sororité.
J’estime qu’on passe à côté de toute la force de cette femme, qui, sans devenir le monstre qu’on a toujours décrit, trouve une manière de se venger, de reprendre les rênes de son existence, d’incarner ce symbole de résilience pour les jeunes générations d’aujourd’hui. Les victimes de violences sexuelles se sont réappropriées l’image de la Gorgone, comme un symbole de liberté, de force silencieuse. Or, Medusa présente ici une femme fatiguée, qui subit sa transformation et implore la mort. Ici Medusa ne tue pas par plaisir ou vengeance mais par dépit et souffre de sa condition et de son immortalité.
Medusa est un symbole puissant, au même titre qu’Antigone, celle qui dit non, que Médée, la magicienne incomprise, Phèdre, l’amoureuse tragique ou encore Hippolyte, cheffe des Amazones. Toutes ces femmes ont riposté d’une manière ou d’une autre et c’est leur action et non leur reddition qui ont fait d’elles de tels symboles féministes.

Un medium adéquat ?
Tout au long de l’opéra, je me suis demandée si le medium était adapté, voire justifié, au spectacle qui nous a été proposé. L’histoire de la Gorgone faisant intervenir principalement des femmes, il y a eu, à mon sens, peu d’harmonies vocalement parlant, surtout lorsque les trois sœurs, toutes trois soprano, chantaient ensemble. Les échanges m’ont plus semblé être des cris que des chants, qui avaient bien souvent du mal à surplomber l’orchestre, peut-être trop fort par rapport aux voix des chanteuses. Quant au texte en lui-même, hurlé comme il était, il n’a pu réellement provoquer en moi des émotions sincères. Je pense que déclamé dans une pièce de théâtre, il aurait pu davantage me toucher et me convaincre. D’autant plus que le champ lexical était extrêmement cru, usant de beaucoup de termes injurieux et obscènes, ce qui était tout à fait inattendu lorsqu’on connait la préciosité à laquelle l’art de la scène a souvent fait face au cours de sa longue histoire. Le mélange d’un tel registre avec la beauté que l’on se fait de l’opéra m’a laissée confuse.
Peut-être était-ce l’objectif de cette création et que le tout se présentait comme une performance voulant tout à fait casser les codes mais je n’y ai pas du tout été sensible. Une pièce de théâtre aurait, ma foi, permis de transmettre plus facilement les fortes émotions que dégage un tel récit, même avec de tels choix scénographiques qui ne m’ont pas plus touchée que ça. Je prends néanmoins l’expérience artistique pour ce qu’elle est : une réinvention audacieuse, qui a cassé les codes en tout point, un opéra-happening qui a pu plaire, questionner ou intriguer.