Katabasis de R.F. Kuang
Lecture infernale

Katabasis se présente comme la plus mortelle des expéditions extrascolaires… Aux Enfers ! R.F. Kuang revient avec une nouvelle intrigue entre monde académique et magie, emmenant ses lecteurs au fin fond des limbes. Dans la Divine Comédie, Dante suivait Virgile, ici, nous suivons Alice et Peter, deux doctorants désespérés en quête de leur directeur de thèse récemment décédé. Au programme : des rencontres aussi incongrues que dangereuses. Bref, un voyage qui s’annonce mortel.
Katabasis raconte l’histoire d’Alice Law, doctorante en magie analytique à Cambridge, bien décidée à ramener Jacob Grimes, éminent chercheur et par ailleurs, son directeur de thèse. Au moment où Alice trace son pentagramme, prête à s’élancer, Peter Murdoch, autre élève de Grimes et rival d’Alice, impose sa présence et descend six pieds sous terre à ses côtés. Le voyage s’annonce décoiffant.
Ce nouveau récit, qu’on attribue au genre bien spécifique de la dark academia, peut être considéré comme une version plus actuelle de la Divine Comédie de Dante qui présentait déjà une catabase (du grec katabasis, descente du héros aux Enfers). Nous suivons les périples de deux doctorants, cour après cour, comme les premiers lecteurs italiens du Quattrocento ont suivi Virgile et Dante. Ce livre, entrecoupé de scènes du passé académique d’Alice et Peter, est peuplé de rencontres, de théories sur l’Après et surtout de clins d’œil à d’autres récits des Enfers (tels qu’Orphée, Enée ou encore Jésus).
Contrôle surprise !
Avant de commencer ma lecture, j’ai vu passer beaucoup de commentaires qui mentionnent l’exigence de ce livre. En effet, l’argument qui revient le plus est la difficulté à saisir les références faites par l’autrice, si on n’a pas lu toutes les œuvres mentionnées (en particulier la Divine Comédie, l’Odyssée et l’Iliade). À ces références littéraires s’ajoutent des principes de linguistique, que Kuang mobilise déjà beaucoup dans sa précédente dark academia, Babel, ainsi que des théories quantiques et géométriques, toutes liées au principe du paradoxe (par exemple, l’escalier d’Escher, qu’on retrouve à de nombreuses reprises mentionné entre ces pages et même sur la couverture).
« Pourquoi entasser des livres dans une bibliothèque ?
― Pour prouver qu’on les a trouvés. Pour prouver qu’on y a accès. Mais les lire, ce serait trop. »
Pour ma part, je n’ai pas rencontré de grandes difficultés car, tout simplement, j’ai eu la chance de faire des études littéraires, en linguistique et en philosophie, mais qui dit que tout le lectorat de Kuang en a fait de même ? Cette exigence intellectuelle m’a profondément déplu car elle nourrit l’idée que la littérature n’est pas pour tout le monde. Ce n’est pas comme si ces éléments techniques n’étaient que des clins d’œil à comprendre, ils sont la résolution des problèmes rencontrés par les personnages.
Fac off !
D’autant qu’au final, le cœur du récit, l’intention profonde, explicitée par les flashbacks fréquents du quotidien de doctorant, présente tout ce qui est nocif dans la vie académique, toute la noirceur de la réussite pour la réussite et la pression rencontrée par tout aspirant à une carrière de chercheur. Alors pourquoi tracer cette ligne entre les lecteurs de divertissement et les lecteurs scientifiques ? C’est d’ailleurs chose connue que Kuang est elle-même actuellement doctorante en littérature à Yale. Quelle est la position finale de Kuang sur le monde académique ? Faut-il entretenir cette relation toxique ou faut-il justement s’en distancer ? La Campus Trilogy de David Lodge et le roman Fac Off, récit cynique de Frédéric Sojcher sur ses années passées à la Sorbonne sont des exemples de cette position « antiacadémique » assumée.
« À vrai dire, elle ne s’était encore jamais décidée à essayer Proust, mais Cambridge avait fait d’elle le genre de personne qui voulait l’avoir lu, et l’Enfer lui paraissait être un bon endroit où commencer. »
Quel(s) enfer(s) !
Je trouve ce questionnement très intéressant et j’ai apprécié qu’elle en fasse une critique, mais je n’ai pas bien saisi l’intérêt de lier la quête de sens à cette problématique. Car un autre pan de réflexion que nous offre l’autrice est celui qui concerne la vie après la mort et donc, de savoir qui, parmi tous les théoriciens qui se sont prononcés sur la question, a raison. De cette manière, Katabasis est un terrain de jeu pour exploiter toutes les idées philosophiques, quantiques ou mythologiques concernant la question de l’au-delà ou, justement, du « ci-dessous ».
Le fait d’être plongés dans leurs recherches a rendu Alice et Peter incapables de profiter du moment présent. Ils sont sans cesse tournés vers le passé, sur ce qui a déjà été dit ou fait, ou vers le futur, leur carrière, leur réussite prochaine. Ainsi, il aura fallu aux doctorants d’être confrontés à un enfer qui a été façonné pour leur esprit de chercheurs (c’est la position prise par Kuang), un enfer qui rend ridicule toute recherche et toute quête de sens, pour leur ouvrir les yeux sur la beauté du présent et du lâcher-prise. Un procédé et une morale qui ne m’a pas convaincue.
Or, dans leur pratique de la magie analytique, ces chercheurs-magiciens sont amenés à travailler le paradoxe, la bête noire de la logique. La paradoxe annule toute certitude, laisse place au doute, à l’imagination, à l’ouverture de l’esprit au non-sens. Ce qui n’est pas sans rappeler une vision de la vie camusienne, une vie absurde sans sens.
Un monde de Monsieur Je-sais-tout
Avec sa caractérisation des personnages, qu’il s’agisse d’Alice et de Peter, de leur mentor ou des personnes rencontrées lors de leur périple, Kuang réduit le monde académique à un ensemble de spécimens qui présentent les mêmes défauts agaçants. Tous veulent avoir le dernier mot, sont persuadés d’avoir toujours raison et de n’avoir jamais besoin de se remettre en question.
Partant de cette caricature grossière, elle fait évoluer sans grande surprise ses deux étudiants qui ne se supportent pas au départ en deux amoureux qui sont prêts à tout foutre en l’air pour sauver l’autre. Le traitement des personnages m’a semblé par conséquent un peu simplet, pas spécialement travaillé. L’attention a davantage été portée sur les théories retravaillées et intégrées dans ce roman.
Œuvre originale ou thèse littéraire ?
Katabasis se présente à mes yeux comme une synthèse des théories relatives à ce qui se passe après la mort dont on attendrait une plus-value propre à son auteure, qu’elle soit théorique ou artistique. Il aurait été intéressant de voir plus de mentions de la mythologie chinoise, sujet de la maîtrise de Kuang, qui aurait représenté une certaine originalité par rapport aux précédentes histoires de catabase. Puisque, malheureusement, cela n’a pas été vraiment le cas, on aurait pu dès lors s’attendre à ce que le traitement de la narration soit moins traditionnel, que l’histoire offre quelque chose de nouveau à son lectorat. Or, la relation entre les personnages, à savoir le ennemies to lovers est non seulement assez classique et ici même bâclée et tout à fait prévisible. Je me demande donc ce que Katabasis nous propose réellement de neuf et de divertissant.
J’ai totalement été captée par le premier tiers du roman, souriant aux références que je connaissais, aux réactions « très académiques » que j’ai moi-même pu parfois avoir, je dois bien l’admettre. Mais à partir du moment où j’ai compris la redondance (à savoir, entrer dans une nouvelle cour, interroger les personnages sur place, mentionner un paradoxe et chercher Grimes), j’ai vite soupiré. C’est d’ailleurs ce même schéma répétitif qui m’avait rapidement fait abandonner à l’époque ma lecture de la Divina Commedia, en plus de cette sensation que l’unique but d’un tel roman était de mettre en avant ses connaissances.
Édité chez De Saxus
Un point essentiel à aborder est que les droits pour la traduction française ont été achetés par la maison d’édition De Saxus, qui depuis quelques années se présente à la fois comme l’une des maisons d’édition les plus rentables et les plus problématiques. En effet, De Saxus s’est beaucoup fait remarquer pour les investissements qu’elle a faits dans l’esthétique des livres elle-même, qui est un des facteurs les plus vendeurs dans le système instable que représente le monde de l’édition.
En mettant l’accent sur la beauté de leurs objets-livres, car il s’agit désormais de rendre heureux davantage le bibliophile que le lecteur, De Saxus a proposé plusieurs fois des traductions faibles des livres dont il achetait les droits, laissant passer beaucoup de coquilles et de lourdeurs, que beaucoup de lecteurs se sont permis de relever. Au lieu de remettre en question le temps accordé à la correction et à l’édition du texte, De Saxus porte toute son énergie et son argent pour offrir à son public (ou plutôt, ses pigeons) jusqu’à cinq versions d’un même livre (parmi lesquelles les formats broché, relié, hardback, avec jaspage ou encore des éditions limitées avec illustrations).
C’est de cette manière qu’il y a cinq ans, lorsque les langues se sont déliées et que le scandale lié aux traductions plus que médiocres est apparu, De Saxus a directement remis la faute sur ses traducteurs et les a licenciés sur-le-champ, ce qui a choqué une bonne partie du lectorat qui a appelé au boycott de la maison d’édition.
En vendant depuis plusieurs années ses droits à De Saxus, Kuang assure une certaine beauté à ses ouvrages, car, on ne peut le nier, le travail artistique est de qualité. Mais, pour quelqu’un qui se bat dans ses textes contre la domination du marché, se laisser publier chez une maison d’édition qui affiche sans rougir son envie de s’en mettre plein les poches, c’est encore une fois aller à l’encontre de la parole qu’elle prêche. Quand on voit la décision des auteurs publiés chez Grasset, français comme étrangers, de quitter la maison d’éditions à la suite du renvoi de son PDG par Bolloré, on peut s’étonner qu’une autrice aussi lucrative que R.F. Kuang avec autant de convictions publiques n’ait pas eu au moins vent des incidents de ces dernières années.
Pour toutes ces raisons, j’ai été relativement déçue, en tant que lectrice, universitaire et femme de convictions, par cette lecture, par ce qu’elle représente et par les incohérences idéologiques entre les mots et les actions de l’autrice. Moi dont les livres préférés sont des romans de dark academia, j’ai été assez attristée de voir que l’autrice qui a signé ce chef d'œuvre qu’était Babel, puisse proposer un livre entre snobisme intellectuel et structure narrative assez commune.