critique &
création culturelle

Knit’s Island, l'île sans fin

Après l’apocalypse

Présenté en première au festival Anima, Knit's Island du trio de réalisateurs français composé d'Ekiem Barbier, Guilhem Causse et Quentin L'helgoualc'h s'impose comme un long métrage audacieux à la frontière du documentaire et de la fiction. Une œuvre esthétiquement intrigante qui nous fait réfléchir sur le concept même de réalité. Après avoir réalisé un documentaire in game sur GTA V Online, trois reporters français se lancent à la découverte de communautés singulières dans le jeu vidéo DayZ.

DayZ est un jeu de survie massivement multijoueur en monde ouvert, Le gameplay se base sur l'entretien de son avatar et de son équipement dans le but ultime de survivre à l’apocalypse. Dans Knit’s Island, les trois journalistes décident d’arpenter les serveurs et de marcher de communautés de joueurs en communautés de joueurs, récoltant témoignages et rencontres humaines en tout genre. De ces interactions ressort une question transversale : quelles sont les frontières de la réalité ?

En interrogeant les membres de communautés mystérieuses et insolites, les trois français viennent provoquer chez ces roleplayers1 une réflexion douce et contemplative remettant en question la nature de leur rapport au jeu, ainsi que les relations sociales qu’ils y entretiennent. Ces expériences, dans une réalité alternative, permettent à l’audience de se poser en observateur et de se demander qui nous voudrions être si l’on avait l’occasion de repartir à zéro. La question peut même prendre un sens sociologique : pourquoi rejoindre certains groupes plutôt que d'autres ? Pourquoi jouer à la guerre et pas, au contraire, à la paix ? Dans un monde où tout est possible, quelle facette de nous-même choisissons-nous de répliquer ?

Ce long métrage est une petite curiosité de réalisation. Tourné entièrement en capture d’écran vidéo à la première personne, Knit's Island crée habilement un dialogue entre réalité et réalité virtuelle, nous laissant ressentir ces rencontres à travers les yeux des documentaristes. Bien que vieux de déjà dix ans, le rendu graphique du jeu confère malgré tout une ambiance unique aux interactions entre les joueurs, les cycles jour-nuit et les environnements ressemblant parfois à des peintures d’Edward Hopper.

En plus de la nécessité de trouver une astuce pour simuler une caméra, l'utilisation de cette vue à la première personne enclenche une immersion et une certaine urgence quant aux situations dans lesquelles les trois reporters se retrouvent, rappelant que le jeu reste un endroit dangereux où la vie ne tient qu'à un fil. Cette mécanique embellit d’autant plus les moments de partage et de douceur qui rendent le film extrêmement apaisant, voire inspirant.

La bande son contribue elle aussi énormément à l’ambiance de Knit’s Island, le timbre des micros des joueurs et les sons de l’environnement naturel du jeu donnent une texture toute particulière à l’aspect sonore du documentaire. Le vent et le bruissement de l’herbe sous les pieds, mêlés à la bande son originale d’Ekiem Barbier forme un tout aérien et abstrait vraiment très agréable aux oreilles.

Malgré certaines difficultés à associer les voix à leurs avatars et quelques petites longueurs, Knit’s Island vient donner un témoignage authentique et touchant sur les communautés de jeux en ligne.

Ekiem Barbier, Guilhem Causse et Quentin L'helgoualc'h dévoilent ici la nature des relations en communauté virtuelles et cassent les stéréotypes du joueur une bonne fois pour toutes. On comprend facilement les ambivalences qui existent dans les façons d'apparaître aux autres, entre vrais faux tueurs cannibales déchaînés ou vraie mère de famille attachée à ses liens d’amitié en ligne. In fine, Knit’s Island est une expérience audiovisuelle et introspective particulièrement apaisante et légère, ainsi qu’un bel hommage à l’art participatif qu’est le jeu vidéo.

Même rédacteur·ice :

Knit's Island, l'île sans fin

Réalisé par Guilhem Causse, Ekiem Baribier et Quentin L'helgoualc'h

Les Films Invisibles

France, 2024

95 minutes

 

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