La nuit est encore longue de Philippe Blasband
Des listes au service d’une réalité désordonnée

Avec La nuit est encore longue, Philippe Blasband dresse sous forme de listes et sous-listes des souvenirs d’Iran, un pays au bord du précipice. Soheila, la narratrice, se remémore les moments passés avec les frères et sœurs Manoutcheri, arrivés comme elle à Bruxelles un peu avant la révolution islamique de 1979, dans une lecture remplie de fêtes mémorables, de mariages, de découvertes et de deuils.
La nuit est encore longue raconte l’histoire de six frères et sœurs iraniens exilés en Belgique, à travers la voix de la narratrice, Soheila Pirouzfar, autrefois une jeune fille de 14 ans venue en Belgique d’Iran, maintenant dans la soixantaine et travaillant à l’international. Dès les premières pages, elle nous emmène faire un tour dans son esprit organisé et nous annonce le fil rouge de ce livre : la liste de ses « neuf principaux souvenirs de la famille Manoutcheri ».
La narratrice dévoile petit à petit, comme cela lui revient, le quotidien de cette fratrie exilée, de la première fois qu’elle apprend leur existence à son arrivée à Zaventem en 1979, peu avant la révolution islamique, aux fêtes synonymes de premières fois, en passant par des mariages nostalgiques, des nouvelles sensations, des regrets, des espoirs désillusionnés et une honte omniprésente.
De liste en liste, nous tentons de nous souvenir des trois frères et trois soeurs Manoutcheri, chacun unique et tous victime d'une « tragédie oubliée des livres d’histoire », celle d’une famille exilée qui essaye de trouver sa place, de survivre au milieu de nouvelles règles et de nouveaux codes que personne ne leur a expliqués. Une tragédie abordée çà et là dans une succession de points qui confèrent la difficulté de quitter son pays et ses racines pour sa sécurité. De réaliser qu’un changement qui devait être temporaire, devient une vie passée en exil.
« Comment moi vais-je parvenir à ne pas très vite perdre tout ce qui fait de moi une Iranienne ? »
Nous suivons Bahman, Farshid, Atoussa, Kiavash, Nazanin et Daria Manoutcheri dans des souvenirs qui peuvent paraître aléatoires mais qui, en réalité, nous montre une partie de leur quotidien et leur impact sur Soheila. Nous connaissons chaque Manoutcheri individuellement, de façon organique et naturelle - au fil des anecdotes, de la vie et de son imprévisibilité. Pour en témoigner, voici une liste non exhaustive :
- Farshid qui lui enseigne l’électricité le temps d’un été et aide ainsi Soheila à estomper le sentiment de honte et d’injustice qu’elle ressent lorsqu’elle comprend que les supposés acquis scolaires sont tombés dans les interstices entre son programme du lycée de Téhéran et celui de l’Athénée bruxellois. Nous découvrons un Farshid à la gentillesse imperturbable, qui a sauvé bon nombre de personnes grâce à ses cours particuliers dans des matières scientifiques. Cela ne l’empêche cependant pas d’être victime d’une injustice : « Le ministère des Affaires extérieures avait décidé qu’il ne pouvait pas être considéré comme réfugié politique et l’avait déclaré en séjour illégal en Belgique. Pourtant il provenait de la même famille et avait participé aux mêmes manifestations anti-Khomeiny que ses frères et sœurs. Pourquoi les autres et pas lui ? »
-
La douce Atoussa qui l’a soutenue autant qu’elle l’a déçue. Elle fut sa compatriote lorsque les fêtes la submergeaient parfois et a été sa grande amie. Artiste dans l’âme, Soheila l’admirait : « J’avais l’impression qu’Atoussa aurait dû être une artiste. On le sentait dans chaque action qu’elle accomplissait, dans chaque plat qu’elle préparait, dans chaque bouquet de fleurs qu’elle disposait sur la table […] »
-
La difficulté qui les liait tous et dont ils n’étaient pas conscients, de vivre dans un pays jusqu’alors inconnu. Devoir apprendre ses normes et ses règles, se débrouiller seuls sans un parent sur qui s’appuyer pour une aide, aussi infime soit-elle ; un coup de pouce financier, un panier de linge repassé, une aide scolaire ou tout simplement une conversation autour d’une tasse de thé.
-
L’exil interminable qui se lisait de plus en plus sur leurs visages et leur mort prématurée.
Cette forme de récit trie et couche sur papier des réflexions, des souvenirs pour ne pas les oublier et, paradoxalement, pour permettre de les sortir de ses pensées. Parce que dresser des listes grave à jamais l’instant vécu mais, à contrario, le simplifie et le libère de notre esprit si complexe en le rendant tangible, lisible. Ces listes qui vont de passé proche à lointain pour revenir au présent, ne sont-elles pas synonymes d’un monde tout aussi chaotique ? Une tentative de mettre les évènements dans des cases, de les démêler pour mieux les appréhender ? Cela au risque de les vider de leur substance, de les simplifier à outrance, comme le dit elle-même Soheila. Mais n’est-ce pas humain justement d’essayer de faire sens de circonstances tragiques, de trouver un moyen de vivre avec ce qu’il se passe ?
Philippe Blasband est lui-même né à Téhéran. Il arrive à Bruxelles pendant son adolescence, tout comme son héroïne. Il prend la plume avec son premier livre De cendres et de fumées qui obtient le prix Rossel en 1990, suivront alors plusieurs romans dont, notamment, Johnny Bruxelles, Le livre de Rabinovitch et Les mangeuses de chocolat. Loin de s’arrêter aux romans, son écriture s’étend également sur les planches du théâtre et au cinéma. Il signe son premier long métrage en 2002 avec Un honnête commerçant qui trace le portrait d’un petit grossiste de la drogue. Le lien qui unit le scénariste à sa narratrice se ressent dès la dédicace du livre : « Je dédie ce livre aux gens de ma communauté, les Belges irano-ashkénazes, c’est-à-dire Darius, Nicholas, Sâm, Sarah, Bijan, ainsi que ceux dont j’ignore l’existence et les prénoms. »
« Je suis une fille de quatorze ans, mais moi je viens de vivre en Iran. J’y ai senti les grondements qui annoncent les massacres. Rien ne va soudain s’arranger, là-bas […] L’Iran ne va pas simplement et gentiment se transformer en sympathique démocratie. Au contraire. »
En écho à la guerre au Moyen-Orient, cette lecture rend compte d’une catastrophe qui existe encore aujourd’hui et depuis trop longtemps. Sans détails sanglants, le récit est humain et nous rappelle que tout être vivant a le droit de vivre, d’être libre, de rire, pleurer, espérer, bifurquer, aimer, changer, se tromper, tout ça sans craindre pour sa vie.
Philippe Blasband offre un récit original, qui happe le lecteur dès sa première liste. La narratrice dépeint un quotidien aux complexités qu’on essaye de démêler, une réalité dure et douloureuse et au milieu de tout ça des listes faites de moments parfois confus, d’autres fois beaux et joyeux, qui racontent – de façon non exhaustive – une famille oubliée, en exil.