Le Critique s’interroge toujours trois fois
La Tournée des Vernissages #3

Association de Malfaiteurs est un récit narrant la tournée des vernissages bruxellois de deux complices de déambulation artistique, Malfa et Asso, les alter-egos respectifs de Laura Bui Sabalic et Macha Bouteiller. Peintre et cinéaste en début de carrière, perpétuellement fauchées, elles n’ont jamais su résister à une occasion de fumer des clopes en parlant d’art autour de verres gratuits. Ce soir-là, elles découvrent Céline Cuvelier chez Meessen, Quentin Lefranc chez q/g et Magdalene Odundo chez Xavier Hufkens, partant à la recherche de sens.
Il est 18h05, Asso court le long de la rue de l’Abbaye. Elle est déjà en retard. Une odeur de clope et de sueur froide émane de son costume trois pièces acheté en fripe et jamais lavé. Asso salue Malfa d’un « La classe ! Je vois qu’on a toutes les deux suivi le dress code ». Si Asso ressemble à un détective de film néo-noir, Malfa, elle, est vêtue d’une longue robe sombre, de bas filés, et d’un rouge à lèvre vif. Elle jette un « À Rome, fais comme les romains… On est chez les bourges, après tout. »
Ce soir, il y a une dizaine de vernissages dans le quartier et elles n’auront pas le temps de tous les visiter. Elles commencent par Meessen, la galerie préférée d’un de leurs amis en commun, un type obsédé par la Grèce antique. L’expo de ce soir, Limits to Despair / No Limits to Hope compte effectivement quelques références à l’archéologie et l’Antiquité, notamment un Christ pleurant des perles d’André Romão, mais la seule proposition qui intéresse vraiment l’Association de Malfaiteurs, c’est celle de Céline Cuvelier.

Asso sort l’artillerie lourde ‒ son dictaphone ‒ et fait les cent pas en essayant de décrire les œuvres.
Asso : On a affaire à des aquarelles à l’aspect presque illustratif. On y voit des maisons, ambiance périurbaine ou rurale, classe moyenne. Très belge.
Malfa : Oui, très belge. Les aquarelles sont petites et leur format est renforcé par des cadres qui ont presque l’air de les étouffer.
Asso : Ces maisons, elles sont si banales… si domestiques. Et cet accrochage circulaire, on a vraiment l’impression de tourner en rond dans cette pièce, c’est presque étourdissant.
Asso s’arrête de parler, elle est absorbée par la lecture du communiqué de presse. « Des meurtres ! », s’exclame-t-elle, et Malfa bouscule tout le monde pour arracher le papier des mains d’Asso. Ces aquarelles de maisons paisibles aux tons pastel représentent en réalité les demeures de femmes ayant commis des infanticides. La surprise est totale. Avec cette nouvelle piste, l’Association de Malfaiteur ne peut s’empêcher de sourire. Il y a un réel plaisir dans la découverte de la qualité d’une œuvre. D’un coup, ces petites peintures, intéressantes dans leur traitement visuel mais sans doutes destinées à l’oubli jusqu’ici, se muent grâce à leur contexte en de réelles œuvres d’art. Des possibilités infinies s’étendent soudainement.
Malfa : C’est incroyable, parce qu’avec cette clef de lecture, il y a tellement de choses à prendre en compte. La banalité du mal, le cadrage des images, la réappropriation des photos de presse… Mais en même temps, il y a quelque chose de voyeuriste. Et c’est moi le voyeur, c’est moi qui tire du plaisir dans la connaissance des ces infanticides.
Perturbées mais impressionnées, Malfa et Asso attrapent un verre de vin chacune et l’avalent presque trop rapidement en parcourant la galerie une dernière fois.

Prochaine galerie, q/g : ambiance minimaliste avec l’artiste Quentin Lefranc. Les airs de Sherlock d’Asso et Malfa contrastent avec le côté branché de la galerie. Sur le mur principal, une installation en néons répète en intervalles le mot « là ». Au sol, deux sculptures, des tubes en métal qui traversent l’espace. Au tout premier abord, Malfa n’est pas impressionnée. Les mots en néon, c’est surfait, et puis ça n’a jamais vraiment été intéressant, même quand c’était des génies comme Bruce Nauman qui le faisaient. Pourtant, ces tubes, eux, sont intéressants. Asso les observe attentivement, elle s’agenouille, prend des photos, récolte des indices. Elle déduit qu’ils sont en inox. Malfa la rejoint, s’agenouillant auprès d’Asso.
Asso : Regarde, au-dessus de celle-ci, il y a une photo. On dirait des pas de danse.
Malfa : Oui, c’est un point de contact…
Asso : Et ce mouvement suspendu, qui touche à peine, fait écho aux points de contacts entre les sculptures et le sol.
Malfa : On pourrait facilement imaginer ces tubes en inox comme étant des représentations physiques des mouvements effectués par le danseur de la photo.

Malfa pense aux traînées de condensation, ces nuages qui se forment à l’arrière des avions après leur passage. Pendant un petit temps, il existe une trace visible et matérielle de quelque chose d’intangible : un mouvement.
Asso : Ah mais maintenant que j’y pense : est-ce que ces « Là Là Là » en néon ne seraient pas aussi des représentations de points de contact ?
D’habitude, dès qu’elle entre dans une galerie, Malfa attrape un communiqué de presse, mais ils ne sont pas encore disponibles au moment de la visite. Pourtant, même sans explications officielles, un fil narratif évident se dégage.
L’Association de Malfaiteurs poursuit son exploration dans les arrières-salles de la galerie. On y trouve une vidéo de l’artiste qui traîne un fusain contre le sol, et le fusain laisse sa trace derrière les mouvements presque chorégraphiés de l’artiste. En face de la vidéo, il y a des escaliers, et en dessous d’eux, encore des sculptures en inox, mais aussi des dessins encadrés. Il s’agit de grilles et en leur sein, le mot « là » se répète, encore, à intervalles irréguliers.
Asso : On dirait une partition de musique.
Malfa : Ou un plan. Où mettre ses pieds, si tu es un danseur, comme sur la photo à l’étage.
Asso : Un plan ou des traces.

Asso a sans doute raison. Avec ses rappels visuels au minimalisme et à une période très spécifique de l’histoire de l’art durant laquelle « la trace » était un thème très tendance à explorer, l’exposition est parsemée de références. Malfa trouve ça presque trop évident par moments, trop facile. Ça lui rappelle d’autres projets qui ont exploré ces questions d’espace de manière un peu plus courageuse. Mais Asso lui rappelle qu’une galerie du Châtelain sera rarement courageuse. Pourtant, si c’est facile et même un peu grinçant par moments, notamment avec une photo de dos nu sur lequel le mot « là » est encore une fois répété, l’exposition de Quentin Lefranc est efficace. Les œuvres laissent transparaître des indices et leur mise en relation vient naturellement. En sortant de la galerie, l’Association de Malfaiteurs ressent un sentiment de satisfaction : un nœud vient d’être défait.
L’air de rien, il est déjà tard et les galeries ferment doucement. L’Association de Malfaiteurs a seulement le temps d’en visiter une dernière, la plus importante. C’est déjà très vide chez Xavier Hufkens. Hormis nos deux protagonistes, il n’y a qu’un petit groupe de gens, un couple très bourgeois qui discute avec le staff. Peut-être qu’ils ont entre 20 000 et 100 000 euros à dépenser dans une sculpture de Magdalene Odundo. Récemment, une de ces sculptures a été vendue pour plus de 700 000 livres chez Sotheby’s. Peut-être que quand on dépense autant d’argent, on a enfin accès à un savoir caché, on arrive enfin à comprendre l’essence de l'œuvre. Parce que pour l’instant, l’Association de Malfaiteurs ne comprend pas. Aux yeux de Malfa, ces réceptacles, vases, amphores, ces sculptures à l’aspect presque totémique, ressemblent à des objets de design.

Malfa : Tu comprends, toi?
Asso : Non, mais c’est beau. On dirait des instruments de musique. J’ai l’impression de voir une clarinette là-bas, et un saxophone ici.
Malfa : Oui, je vois ce que tu veux dire. Il y aussi quelque chose de très corporel, avec des tétons qui ressortent.
Asso : Puis y a un aspect presque industriel à travers le côté presque sérialisation…
Asso se faufile de pièce en pièce, elle s’attarde devant certaines sculptures, elle les inspecte, puis elle disparaît. Malfa essaye de la suivre, mais dans cette grande galerie vide dans laquelle l’éclairage tombe seulement sur les œuvres pour les mettre en évidence, les figures humaines ont l’air d’ombres. Même pour quelqu’un qui connaît très bien l’espace comme Malfa, c’est difficile de ne pas se perdre dans ces pièces qui se suivent, avec ces œuvres qui se ressemblent un peu toutes. Il y a un réel sentiment de désorientation. Malfa monte à l’étage, dans une énorme pièce remplie de sculptures positionnées à intervalles réguliers, et au milieu d’elles, il y a Asso, figée. Malfa est figée aussi. Elles se mettent lentement à tourner entre les œuvres, comme pour les déchiffrer.
Malfa : Je ne comprends pas, parce que quand je les regarde individuellement, c’est des vases, c’est du design. Mais confrontée à leur ensemble, je ressens clairement quelque chose.
Asso : Oui, non, c’est de l’art, mais je ne sais pas non plus pourquoi.
Malfa : Je me dis, peut-être que c’est l’accrochage, la scénographie, qui fait ça. Mais dire ça, ça dévalue l'œuvre et j’ai vraiment l’impression que ce qu’on ressent vient de l'œuvre.
Asso : Oui, mais tu as vu l’espace? Cette galerie, on dirait une église brutaliste.

La notion d’église est pertinente, il y a quelque chose de spirituel dans les œuvres de Magdalene Odundo. La galerie est complètement silencieuse, pourtant on pourrait croire que quelqu’un a fait retentir un gong. On peut sentir les vibrations dans l’air, comme si une énergie ressortait des œuvres et pénétrait le corps. Malgré leurs analyses et leurs échanges, l’Association de Malfaiteurs n’arrive pas à dégager un sens clair de ce projet. À chaque fois qu’elles s’approchent d’une explication possible, celle-ci s’échappe. C’est aussi insaisissable que de la fumée.
Malfa et Asso sortent lentement de la galerie, et échangent des derniers mots.
Asso : J’essaye de trouver une logique dans tout ça. Après tout, il y a presque un côté mathématique à l’expo, avec le côté sérialisé et les œuvres positionnées à distance égale. Il y a un ordre architectural. Comme une suite de Fibonacci.
Malfa : Mais justement, les mathématiques, quand tu vas assez loin, ça devient tellement abstrait que c’est presque spirituel. Tous les gens que je connais qui ont des doctorats en math ou en physique, ils admettent la nature mystique des sciences. Finalement, il n’y a rien de matériel, juste de l’interprétation de données. C’est pas si loin de la divination.
Asso : On pourrait imaginer une religion futuriste construite autour d’un ordre mathématique.
Malfa : Tu sais, je suis allée à Gand récemment, et j’ai vu L’Adoration de l’Agneau mystique des frères Van Eyck pour la première fois. Je peux imaginer un futur dans lequel les gens vénèrent une des sculptures d’Odundo.
Asso s’arrête dans ses mouvements. L’image qui se dessine dans sa tête est tellement convaincante. Pourtant, c’est une proposition folle. Mais après cette soirée d’analyses basées sur la déduction d’indices, l’Association de Malfaiteurs se retrouve confrontée aux limites de la logique. Ce qui est intéressant dans l’art, c’est ce qui est insaisissable. C’est ce qui existe à la limite entre la compréhension et l'abandon de celle-ci.