critique &
création culturelle

Les Fruits rouges d'Anna Meril

Enchevêtrements d’expériences couleur grenat

Publié au Nouvel Attila, Les Fruits rouges est un roman autobiographique mêlant la voix de l’autrice, Anna Meril, aux points de vue d’autres femmes, artistes ou amies, sur le vécu de la fausse couche. L’autrice poursuit la couleur rouge, témoin explicite ou implicite de cette expérience, très loin d’être rare.

Rédiger une critique sur un récit aussi intime et personnel que Les Fruits rouges d’Anna Meril n’est pas un exercice facile. Les Fruits rouges, c’est avant tout le récit d’une fausse couche précoce, qui constitue la première partie du livre. On assiste ensuite à la recherche de l’autrice, sous forme de pérégrinations intellectuelles très libres, d’indices artistiques dans d’autres œuvres ou de traces dans son environnement plus immédiat témoignant d’expériences similaires. Le fil conducteur du roman est la couleur rouge, préservée sur les draps qui ont accueilli le sang de l’embryon et traquée dans les poèmes, romans et autres productions artistiques.

« L'Hôpital Henry Ford – ou Le lit qui vole », Frida Kahlo, 1932

Derrière l’écriture du livre, il y a la volonté de rendre visible ce qui ne l’est pas autrement, et ce dans tous les sens du terme. Rendre visible ce qui est majoritairement tu par les personnes qui en font l’expérience, mais aussi rendre visible ce qui se passe à l’intérieur du corps, ce qui « demeure à l’abri des regards ». C’est aussi parler de ce qui est décrit comme « faux », dire la « fausse couche » comme on dirait « fausse joie », la fausse couche « était bien réelle puis […] le réel l’a trahie ». Rendre compte du « rien » qui n’était pas rien à la base. L’expérience de la perte est donc omniprésente, celle d’une vie projetée, anticipée, désirée et puis brusquement arrêtée. La fausse couche fait écho à d’autres choses que l’autrice n’a « pas gardé » dans sa vie, « volontairement ou non », à commencer par sa mère décédée.

Faire d’une fausse couche précoce l’objet d’un roman, c’est aussi mettre en mot une expérience statistiquement banale (plus ou moins 15% des grossesses). Anne Méril anticipe donc les réactions potentiellement ennuyées face à son livre (pourquoi en parler ? « Il y a plus grave »), elle-même s’interroge sur l’intérêt que cela peut avoir d’y consacrer 170 pages. Admiratrice de l’écriture d’Annie Ernaux et des récits autobiographiques, je suis persuadée que l’apparente « banalité » mérite toute notre attention. Elle est bien souvent éminemment personnelle et singulière tout en pouvant simultanément et facilement être reliée à d’autres histoires. C’est précisément cette tension que peut faire ressortir l’écriture ou la pratique artistique et qui est, dans le cas du livre de Meril, symbolisée par la couleur rouge.

« […] je voudrais que le rouge soit un fil. Un fil pour parcourir ensemble les labyrinthes de la solitude et du secret, pour nous y retrouver, nous y lamenter, nous y cacher, nous y réconforter, pleurer à plusieurs, danser, courir, ne plus se perdre, se rencontrer. »

C’est au cœur même de la démarche de l’autrice que de faire communiquer son expérience avec celles d’amies et celles d’artistes sur lesquelles elle fait des recherches. Dans ce processus, elle acquiert de nouvelles lunettes à travers lesquelles elle redécouvre ou relit les œuvres qu’elle apprécie, toujours à la recherche du rouge. Elle se rend par exemple compte que le poème « Tulipes » de Sylvia Plath, décrit comme un poème sur une de ses hospitalisons psychiatriques ou son appendicectomie, ferait en réalité référence à une fausse couche. Quelques recherches biographiques plus poussées lui montrent que le poème a effectivement été écrit un mois après une fausse couche de la poétesse.

« Et d’abord ces tulipes sont trop rouges, elles me font mal

Même dans le papier cadeau je les ai entendues respirer

Dans leurs langes blancs, comme un bébé affreux.

Leur rouge parle à ma blessure, il lui correspond »

— « Tulipes », S. Plath

D’un point de vue plus personnel, malgré tout l’intérêt que je porte à la démarche, je pense ne pas avoir « connecté » intimement avec le récit, ou alors, justement, j’ai connecté trop intimement en lien avec une expérience en miroir, radicalement opposée à ce que décrit Meril. J’ai vécu avec la crainte obsessionnelle de tomber enceinte. Le cas échéant, l’expérience d’une fausse couche précoce aurait représenté la délivrance la plus totale pour moi. Je ne vis pas le désir d’enfant et je ne l’ai jamais expérimenté. C’est même tout l’inverse, je vis intensément le non désir d’enfant. Cette position fait, je pense, que je n’ai pas rencontré l’autrice directement sur le chemin de son écriture, je suis restée à l’observer de loin. Et ce n’est pas très grave, car elle avait quand même toute mon attention.

Peu après la lecture des Fruits rouges, alors que je vaquais à une autre occupation, je tombe par hasard sur un article de journal intitulé : « Fausse couche précoce : 95 % des parents n’en sortent pas indemnes ». Je pense alors à quel point il est nécessaire de prendre la parole, peu importe sous quelle forme, sur le sujet, afin de le faire exister pour tous·tes celles·eux qui y sont confronté·es.

Même rédacteur·ice :

Les Fruits rouges

de Anna Meril
Le Nouvel Attila, 2026
175 pages

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