critique &
création culturelle

Les Héroïdes

Quand on déplace notre regard

Dans le spectacle Les Héroïdes de Flávia Lorenzi , ce sont 21 figures féminines des mythes antiques qui prennent la parole. Ce spectacle vibrant nous invite à sortir des récits traditionnels en nous proposant une relecture féministe et engagée de récits longtemps dominés par les héros masculins.

Ah, les mythes et les légendes ! Ces récits ont traversé nos vies d’une manière ou d’une autre. Que ce soient par des lectures personnelles ou lors du cours de latin ou de grec. Pourtant, aussi loin que je me souvienne, un point commun revenait sans cesse : ces grands textes étaient écrits par des hommes sur des hommes.

Dans la tradition antique, les personnages féminins comme Pénélope, Médée, Ariane ou encore Didon, existent surtout aux creux des exploits masculins. « Boys don’t cry » parce qu’Hercule combat, Thésée triomphe, Ulysse voyage ou encore Jason conquiert mais les femmes, elles, sont abandonnées, trahies, violées, isolées… Les Héroïdes ne sont qu’ombres de leurs amants, condamnées à exister, parfois, à travers des lettres d’amour fictives écrites par Ovide.

© Les Héroïdes

Flávia Lorenzi, la metteuse en scène, n’a pas voulu qu’elles en restent là. S’appuyant sur les textes de ce poète latin, elle opère un geste politique fort. Il ne s’agit plus de s’exalter devant les exploits de Thésée mais d’entendre la colère d’Ariane. Elle ne veut plus parler des voyages d’Ulysse mais écouter la voix de Pénélope. On ne veut plus entendre parler de Jason mais de la complexité de Médée. Elle prend ainsi le parti pris d’inverser le regard pour redonner la parole à celles qui ont été racontées par d’autres. Flávia Lorenzi propose de redonner un espace, sur les planches du Théâtre de Poche, aux 21 héroïnes, choisies par Ovide, pour exprimer ce qu’elles auraient voulu dire à leur amant ou à celleux qui les écouteraient.

Dans ce spectacle, ce sont des femmes qui (se) racontent. Les héros ne sont plus au centre. Les textes d’Ovide, mélangés à ceux des actrices, permettent un dialogue entre notre époque contemporaine et l’Antiquité. C’est ainsi que le ton choisi interpelle directement le public sans jamais rompre la cohérence du propos. Au contraire, il renforce la ligne directrice du spectacle et donne envie d’aller plus loin. On veut en savoir davantage, découvrir ces femmes, les comprendre, presque les prendre dans nos bras.

© Les Héroïdes

Ce spectacle n’existe pas juste pour défendre des femmes mais pour contester les récits narratifs autour d’elles qui appuient systématiquement les stéréotypes de l’amante hystérique, jalouse ou folle. Il n’est plus question d’être la fidèle, la dangereuse, la trahie mais de considérer la femme héroïne comme un sujet et qui mérite d’être raconté comme tel.

La scénographie appuie les propos avec justesse. Elle nous donne la possibilité de nous plonger dans un décor maritime. La mer n’est pas seulement un paysage, elle évoque plus que ça : l’attente, l’errance, l’abandon que ressentent les héroïnes. La circularité de l’espace nous fait penser à une arène. Les comédiennes sont au centre ou en hauteur, sur des escaliers ou des scènes. On se sent impliqué·es, concerné·es car elles s’adressent directement à nous.

Les costumes nous permettent également de nous immerger pleinement dans les messages portés par le spectacle. Ils sont tantôt dorés tantôt argentés, tous plus voyants les uns que les autres. Entre paillettes et ornements, ils sont pensés pour occuper la lumière. Il ne s’agit plus de se tenir dans l’ombre mais d’utiliser les codes féministes de la pop culture pour se mettre en avant. Les héroïnes deviennent reines, puissantes et visibles. Les actrices ne proposent pas de lisser les figures interprétées pour les rendre sexy, belles ou attirantes aux yeux du·de la spectateur·ice. Au contraire, elles sont libérées, en colère et pleines de contradictions. Elles sont maitresses de leurs métamorphoses.

© Les Héroïdes

Le spectacle croise du texte, de la musique et de la chorégraphie. Cette dimension plurielle nous permet de vivre une immersion sensorielle. Ce n’est pas juste de l’écoute, mais une expérience complète. La musique, par des chants, des arrangements musicaux ou encore de la basse, prend une place importante dans la construction du spectacle. Il n’est plus question d’entendre une seule interprétation mais bien une harmonie de voix et d’instruments pour privilégier la relation et la circulation de celleux-ci. Nous ressentons une véritable ambiance collective qui nous embarque tout au long du spectacle. On a envie d’être sur scène et de chanter avec elles.

Même s’il est question de destins tragiques, on est plutôt majoritairement tourné vers la comédie. Tout au long du spectacle, le jeu, l’humour et la légèreté sont bien présents. Pourtant, cette énergie n’atténue en rien la profondeur ni la gravité du message porté. Ici, le rire n’est pas un simple effet de mise en scène : il devient un outil. La lourdeur des thématiques abordées n’est pas effacée mais le rire permet de se réapproprier les durs récits des 21 héroïnes choisies. En passant par l’humour, elles cessent d’être pitoyables, fragiles ou sacrifiées. Le comique leur redonne le pouvoir.

© Les Héroïdes

Le choix d’une esthétique pop, de passages en faux jeu télévisé, d’une mise en musique et d’une théâtralité assumées, est particulièrement révélateur. Ce qui semblait intouchable devient malléable. Le spectacle nous montre qu’on peut parler de tragédie autrement.

En prenant vie, Les Héroïdes nous interrogent sur notre héritage culturel et les récits qui structurent encore nos représentations. Elles invitent les femmes à se raconter, à s’interpréter parce qu’après tout, « il faut que la femme s’écrive »1.

Si vous avez envie d’aller à la rencontre de ces récits, grâce au succès du spectacle, Les Héroïdes reviennent en 2027 au Centre Culturel d’Uccle.

Les Héroïdes
Mise en scène & dramaturgie Flávia Lorenzi assistée de Manu Figueiredo
Textes de Ovide, Niki de Saint-Phalle, Hélène Cixous et l’ensemble de l’équipe de comédiennes
Avec Alice Barbosa, Capucine Baroni, Juliette Boudet, Lucie Brandsma, Laura Clauzel, Ayana Fuentes-Uno
Costumes par Charlotte Espinosa & Véronica Rendo
Lumières par Robson Barros (création) et Moïra Dalant (adaptation)
Scénographie & Accessoires Baptiste Lopez

Vu au théâtre de Poche le 17 février 2026

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