Les Nouveaux Territoires de Grâce Ly
À la rencontre de soi

Les Nouveaux Territoires, le nouvel ouvrage de Grâce Ly, autrice, podcasteuse, féministe et antiraciste est percutant et nécessaire. Nous suivons l’histoire de Sam-Yut, jeune diplômée qui va quitter sa France natale pour aller travailler à Hong-Kong. Le récit explore les lignes de fractures et de recomposition identitaires. Une magnifique quête dense et incisive qui interroge les identités dans une société où l’imaginaire colonial est encore très présent.
Dans Les Nouveaux Territoires, Grâce Ly propose une œuvre hybride, à mi-chemin entre récit personnel et réflexion sociologique. L’enjeu central de ce récit est la question de l’identité dans la France contemporaine. L’écrivaine nous propose d’explorer les tensions liées à l’origine, la question de l’appartenance sociale, les injonctions culturelles prégnantes sur fond de texte à la fois intime et politique.
Au fil de l’histoire, nous suivons Sam-Yut, une jeune française d’origine asiatique qui grandit à Belleville dans le pressing familial. L’héroïne vit écrasée entre les attentes implicites de ses parents et surtout le silence ‒ presque envahissant ‒ de son père. Lorsqu’elle décroche un emploi à Hong Kong, elle voit ce départ comme une échappatoire, l’espoir d’une vie autre. Mais cette fuite géographique devient rapidement une confrontation à elle-même.
Hong Kong devait être le théâtre de ma renaissance, si tant est qu’on puisse refaire sa vie à l’âge de vingt-six ans. Le lieu me paraissait idéal, un pont entre deux mondes qui m’appartiennent et coexistent en moi depuis aussi longtemps que je me souvienne.
Son écriture visibilise des expériences souvent marginalisées et uniformisées. Au travers de son propre vécu et de ses observations, Grâce Ly met en lumière les mécanismes du racisme ordinaire, des stéréotypes et les attentes vis-à-vis de l’autre, souvent imposées aux personnes non-blanches. L’autrice propose une écriture accessible et directe, la lecture est fluide. Dès les premières pages, son style très authentique, dans les pensées - même les plus crues - de sa protagoniste, nous permet d’établir un lien avec Sam-Yut presque immédiat.
Trois mois se sont écoulés depuis notre premier bisou et ma brosse à dents trône sur son meuble de salle de bains. C’est un signe, non ? Les choses sont allées tellement vite que je n’ai pas eu le temps de m’épiler. Je plaisante, bien sûr. Je ne m’épile pas.
Grâce Ly propose une écriture sans fioritures, au plus proche de ce que ressent son héroïne. Elle allie également avec fluidité les questionnements qu’amènent Sam-Yut, les faits historiques qu’elle y glisse et les dialogues avec son entourage.
L’autrice explore les dynamiques de pouvoirs au sein des relations sociales dans un monde eurocentré encore fort imprégné d’un imaginaire colonial. Elle décrit ce racisme insidieux et latent qui habite encore nombre de comportements. Elle exprime comment les femmes d’origines asiatiques peuvent être perçues comme des objets de fantasme, hypersexualisées, dociles et mystérieuses. L’écrivaine amène ce sujet avec beaucoup de subtilité et la forme du récit nous permet d’en comprendre le caractère systémique plutôt qu’individuel.
Pour lui, je fais semblant d’être une prostituée dans une maison close, je croise et je décroise les jambes, je l’envoûte en plaçant une cigarette fumante à des endroits insolites [...] Je sens bien qu’il y a un truc qui cloche, comme un bulbe qui frétille au fond d’une pièce secrète, quelque chose de pas très net dont je ne sais quoi faire.
Ici, l’autrice dépasse la simple dimension géographique des territoires pour l’aborder au travers de la question du corps, des identités et de l’espace social. Les Nouveaux Territoires fonctionnent aussi comme une métaphore centrale : ils désignent l’espace où se redéfinissent les identités, un héritage culturel et le désir d’émancipation. L’histoire prend place à Hong Kong, un lieu qui agit comme une sorte de révélateur pour la protagoniste. Cette métropole aux contrastes forts, à la fois ultramoderne et emprunte de lieux teintés de son histoire, incarne cette tension omniprésente. Une dualité qui fait régulièrement écho à ce que traverse Sam-Yut tout au long de sa propre histoire. Les appartenances culturelles multiples y sont ici mises en lumière, chaque aspect qu’elles comprennent est doté de questionnements et de révélations dont l’héroïne va se saisir et parfois devoir se confronter.
- J’ai dit une bêtise? C’est pas un secret, tout de même ! Un bel amour comme le vôtre, qui traverse les frontières, faut le vivre au grand jour !
Mon petit doigt me dit que par “traverser les frontières”, Aurélia n’a pas en tête les vols Air France qu’on a pris, chacun, au départ de Roissy-Charles-de-Gaulle. [...] Je prends un autre verre, qui me monte tout de suite au cerveau, et rapidement je n’entends plus les bavardages autour de moi, je me contente de sourire.
Grâce Ly développe également l’appartenance culturelle et de l’identité au travers de la notion de mobilité sociale et du rapport à la réussite. Sam-Yut cherche constamment à être « à la hauteur », à correspondre aux attentes professionnelles, familiales ou sentimentales. Pourtant, plus elle gravit les échelons, plus l’héroïne prend conscience des mécanismes d’exclusion invisibles qui structurent les milieux privilégiés. L’autrice montre avec finesse que l’intégration sociale ne garantit pas le sentiment d’appartenance.
Si son approche est nuancée, pour autant ce qu’elle dénonce y est tranchant. Elle analyse au travers du personnage de Sam-Yut, jeune diplômée française aux origines multiples – cambodgienne, vietnamienne, française – les mécanismes présents, créés dans un contexte sociétal qui marginalise la différence et qu’elle va par la suite chercher à déconstruire tout au long de son parcours au cœur de l’histoire de sa famille.
Mon père est chinois du Vietnam, ma mère est chinoise du Cambodge. Leur union donnerait mal au crâne à un cartographe de l’Indochine française.
Ce livre possède également une grande dimension pédagogique. Le récit se déroule en examinant plusieurs phénomènes sociaux complexes et en nous proposant des faits historiques sans jamais laisser paraître un ton didactique excessif. Les passages se fondent parfaitement avec le récit. Ainsi, beaucoup d’éléments très précis de l’histoire de l’Asie du Sud-Est sont proposés et nous immergent d’autant plus dans le contexte et le vécu de l’héroïne.
Dans le camp de travail où ma mère a été envoyée sous le régime de Pol Pot, près de la frontière vietnamienne, les Chinois cambodgiens étaient d’emblée perçus comme des “ennemis du peuple”. [...] Après l’arrivée au pouvoir du régime, temples, écoles, commerces appartenant au Sino-Khmers ont été détruits ou réquisitionnés, car les Chinois du Cambodge avaient endossé le rôle traditionnel de commerçants, activités associée aux diasporas chinoises en Asie du Sud-Est.
Les Nouveaux Territoires s’impose comme une œuvre engagée et percutante. Elle permet de nourrir des réflexions primordiales sur la question des identités plurielles au sein de notre société. Grâce Ly affirme une voix singulière, capable de faire dialoguer un vécu plus personnel avec les enjeux collectifs qui y ont trait. L’autrice nous permet de repenser les frontières – visibles et invisibles – qui structurent les appartenances. Elle met également en exergue des dynamiques qui façonnent encore aujourd’hui les relations entre le corps, les cultures et les imaginaires. Grâce Ly invite à une prise de conscience et à remettre en question les structures invisibles – racistes, colonialistes – qui continuent de régir nos perceptions.