critique &
création culturelle

Rends-toi mon cœur d’Alfredo Noriega

Odyssée du deuil

Avec Rends-toi mon cœur, Alfredo Noriega, auteur équatorien de plusieurs romans et recueils de poèmes noirs, explore le deuil et son processus. Nous suivons Juan, père d’origine équatorienne dont la fille a été assassinée à Quito. Cette vérité irréversible est au commencement de ce récit, et constitue une porte d’entrée vers une exploration intime et troublante du deuil.

Rends-toi mon cœur s’organise autour d’un narrateur écrivain, Juan, père endeuillé suite à la mort de sa fille, Justine. L’enquête traverse l’histoire mais demeure à l’arrière-plan, elle semble presque dissoute au travers du flux de pensées et de souvenirs du protagoniste. Loin d’un thriller classique où l’auteur chercherait à maintenir le suspense, dès la première phrase du roman nous prenons connaissance de la mort de Justine : « Ma fille Justine a été assassinée à Quito. » Ici, Alfredo Noriega expose le mouvement chaotique du deuil grâce à la construction du récit. L’absence de progression linéaire dans ce roman propose aux lecteur·ices un rythme et une temporalité discontinue peu habituels. Cette structure transpose avec beaucoup de justesse l’état intérieur de ce père, qui semble ne pas se résoudre au deuil.

« Je pleurais toutes les nuits dans mes rêves. À mon réveil, je me disais normal que son nom soit la première chose qui me vienne à l’esprit ; cependant, prononcer son nom ne donnait aucun sens à son absence, au fait irrémédiable de sa mort. »

L’écriture que l’auteur choisit d’adopter est sobre et épurée. Les phrases sont courtes, le message délivré sans enrobage. Il permet ainsi à l’émotion de se transmettre dans son essence la plus brute.

« J’ai besoin d’air. Je sors sur la terrasse. Habitué à chercher et à trouver des fins, je sais que ce texte n’en a pas, il n’y a pas de surprise, rien à prouver, aucune intrigue à démêler, aucune action à conclure, il n’a été dit rien de trop, ni pas assez, les mots nécessaires ne me viendront jamais, il n’y aura pas de mots pour accommoder cette réalité et la rendre passagère ; tout au moins, supportable. »

Nous ne sommes pas simplement spectateur·ices du parcours de deuil du protagoniste, nous avons notre part à jouer dans la lecture de ce roman. Nous semblons presque impliqué·es personnellement dans cette traversée. Juan semble parfois bloqué, dans une impasse, et les phrases paraissent presque se répéter à des moments distincts du récit. Cette esthétique du ressassement, propre à l'expérience du deuil, nous place en tant que lecteur·ices, d’autant plus dans la tête de ce père désorienté.

« Je refusais d’accepter que la vie de ma fille soit terminée, je calculais toujours son âge quand on parlait d’elle, en précisant les mois et les jours. »

Le thème de l’exil occupe également une place importante dans Rends-toi mon cœur. Juan se trouve tout au long de l’histoire entre les deux continents, l’Europe et l’Amérique Latine. Le personnage principal est en prise à sa propre histoire suite à ce drame : né à Quito, ayant vécu par la suite à Paris, il reprend le fil de ce qu’il a vécu durant ces différentes époques de vie. À travers le parcours de Juan, Alfredo Noriega souligne combien les origines, loin d’être un simple héritage, constituent une empreinte vivante et nous accompagnent tout au long de notre existence. Malgré la distance géographique, les blessures du passé semblent toujours hanter le personnage principal et le retour vers l'Équateur du protagoniste devient alors une traversée intérieure où les lecteur·ices découvrent des souvenirs mêlés à de nombreux regrets.

« La fille s’appelait Alejandra, elle venait de Buenos Aires. [...] Mon frère et moi l’avons croisée au coin des rues Vasco de Contreras et Villalenga, dans ce nouveau quartier appelé La Granda Centeno, au nord de Quito [...]. Quito entrait dans la modernité en détruisant son environnement. »

Enfin, le livre est rythmé par le procès consécutif à la mort de Justine. Il constitue bien plus qu’une procédure judiciaire visant à identifier les meurtriers. Il y a également la quête de vérité que mène Juan au travers des différentes étapes de ce procès. Le protagoniste a besoin de comprendre les faits, de comprendre le déroulé de ce qu’il s’est passé cette nuit-là pour donner du sens à cet événement tragique. Au fil des audiences, des témoignages, l’auteur renvoie aux limites de la justice face à la douleur des familles. Nous comprenons également, parallèlement aux avancées de Juan dans sa propre enquête, qu’aucune décision ne pourra apaiser sa souffrance.

Rends-toi mon cœur est une roman noir qui s’inscrit dans une tradition littéraire proche du récit intérieur. Il demande de la disponibilité pour pouvoir traverser l’expérience émotionnelle à laquelle il invite. Un roman qui tente d’aborder la question du deuil, parfois extrêmement tabou, et parle avec une grande sensibilité de ce que signifie survivre à l'inacceptable.

Même rédacteur·ice :

Rends-toi mon coeur
d'Alfredo Noriega
Onlit Editions, 2026
190 p.

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