Ligne ouverte
Une voix dans la nuit

Dans Ligne ouverte, la première pièce du jeune metteur en scène Vassili Schémann, trois acteur·ices alternent les rôles sur une scène sans décor pour recréer l’atmosphère des émissions de radio de nuit. Les interventions s’enchaînent avec brio pour ne laisser personne indifférent. Souvent gage de qualité, le Théâtre de Poche fait à nouveau honneur à sa réputation.
Centrée autour de la relation triangulaire entre les auditeur·ices qui prennent la parole, le présentateur Gonzague Saint-Bris et le public, Ligne ouverte est une pièce qui rend un hommage nostalgique aux émissions de libre antenne, phénomène né dans les années septante qui a donné au commun des mortel·les un espace d’expression, de partage et d’écoute à distance, bien avant l’arrivée des réseaux sociaux. Ce n’est donc pas un hasard si les acteur·ices sont, à l’exception de quelques rares moments, toujours tous·tes les trois sur scène, chacun·e incarnant un·e des protagonistes de cette relation triangulaire. À chaque intervention d’un·e nouvelle·au auditeur·ice, les rôles changent, permettant au public de mieux discerner le passage d’un personnage à un autre. L’excellent jeu d’acteur de Chloé Larrère, Anthony Ruotte et Gabriele Simonini donne à l’ensemble de la pièce une remarquable impression de fluidité, dans une composition où les rôles s’intervertissent sans cesse. Le flux de parole reste toujours fluide et les enchaînements sont parfaitement maîtrisés.
À chaque appel, un·e auditeur·ice aborde un pan de sa vie, parle de ses doutes, de ses craintes, de ses joies, de ses espoirs et profite de cet espace de parole pour exprimer ce qu’i·el n’a parfois jamais formulé à voix haute, car les émissions de nuit étaient aussi un espace d’écoute et de résonance. L’atmosphère nocturne a ce côté mystérieux qui confère un sentiment d’intimité et pousse à la confidence celle·ux qui craindraient de le faire au grand jour. Toutes les conversations mises en scène dans la pièce correspondent fidèlement à des extraits des émissions de nuit des années 70-80, telle que Ligne ouverte de Gonzague Saint-Bris, émission diffusée à l’époque sur Europe 1. C’est d’ailleurs de son personnage que s’inspire le rôle de l’animateur radio dans la pièce, jusqu’au prénom de celui-ci.
« Et dans la nuit quand je vous dis : “Qui est là ?”, je sais qu’il y a quelqu’un et que ce quelqu’un ne peut pas être personne1. »

Dans la pièce, on assiste à une gradation des thèmes abordés, les sujets se faisant progressivement plus lourds et plus graves. Ainsi, on entend tour à tour une ouvreuse dans un cinéma porno, un thanatopracteur, le président du club des porteurs de nœuds papillons, puis Dora, survivante des camps de concentration qui a peur que ce que les sien·nes ont vécu autrefois puisse un jour arriver à d’autres.
« J’ai 3 enfants, j’ai attendu qu’ils soient un peu en âge de comprendre, et je leur ai tout dit, peut-être qu’eux se rappelleront parce que moi, vous savez, j’ai soixante-cinq ans… dans dix ans, nous ne serons plus là pour témoigner. Il faut surtout être très très attentifs parce que je crois que cela peut se reproduire, peut-être pas pour les juifs, mais pour d’autres minorités, pour d’autres … ça peut très très bien revenir … il faut faire très très attention, rester très vigilants. »
Vers la fin de la pièce, les trois acteur·ices se mettent à parler simultanément et de plus en plus vite, apportant sans cesse des chaises supplémentaires sur scène, comme autant d’auditeur·ices qui se sont enchaîné·es sur les ondes de ces émissions de nuit au fil des années. La pièce se termine par le retour tragique de l’un des auditeurs apparus précédemment, par l'intermédiaire d’un de ses amis qui annonce son suicide. L’homme en question avait précédemment annoncé qu’il souhaitait tuer des proxénètes avec une arme achetée dans un grand magasin, avant de la retourner contre lui, suscitant l’effroi du présentateur radio.

L’absence de décor est utilisée à bon escient pour permettre au public d’utiliser son imagination, comme en écoutant une émission de radio. Le son est donc l’élément essentiel de cette pièce, en témoignent également les Gnossiennes d'Erik Satie, qui servent d’interludes musicaux entre certaines séquences. L’excellente utilisation des silences vient compléter cette remarquable gestion du son tout au long de la pièce. Les chaises et le bord de la scène sont les seuls accessoires utilisés par les acteur·ices, tandis qu’un vieux poste de radio ouvre et clôt la pièce, pour rappeler le lieu de l’action. Tout comme le son, la lumière est utilisée avec justesse pour renforcer la performance des acteur·ices, avec un jeu de contraste entre la personne qui parle et celles qui écoutent dans l’ombre.
Fidèle à la volonté de son metteur en scène, Ligne ouverte est une pièce de grande qualité qui aborde subtilement divers thèmes de société. Comme souvent, le Théâtre de Poche ne s’est pas trompé en choisissant de programmer la première pièce de Vassili Schémann. Il s’agit aussi d’un vibrant hommage à Gonzague Saint-Bris et aux émissions de libre antenne qui ont fleuri à partir des années septante.
« Je veux que les gens aient passé un bon moment, qu’ils soient touchés, qu’ils rigolent peut-être, que certaines choses les fassent réfléchir ou pas, qu’ils s’identifient ou pas, et surtout qu’ils ne s’ennuient pas2. »