L'inventaire des rêves de Chimamanda Ngozi Adichie
Quand l'Afrique se raconte au féminin

Douze ans après le succès mondial de son roman Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie renoue avec la fiction dans L’inventaire des rêves. Fidèle à elle-même, elle revient avec un récit choral sur la trajectoire de quatre femmes africaines qui fait écho à ses engagements féministes et aux essais qu’elle a publiés entre-temps. Résultat ? Un roman à la plume sensible et engagée qui bouleverse autant qu’il interroge, en pointant du doigt les violences faites aux femmes.
Il est des livres qui vous font l’effet d’une rencontre, et L’inventaire des rêves en est un. Mieux encore, ce roman nous emmène à la rencontre, non pas d’une, mais de quatre femmes originaires d’Afrique de l’Ouest. Chiamaka, riche héritière d’une famille nigériane, parcourt le monde à la recherche du prince charmant, et nourrit l’ambition d’écrire de la littérature de voyage. Zikora, sa meilleure amie, excelle dans sa carrière d’avocate mais joue de malchance dans ses relations amoureuses, si bien qu’elle se retrouve contrainte d’élever son fils seule suite à la défection de son compagnon. Omelogor, la cousine de Chiamaka, gravit les échelons au sein d’une grande banque. Prête à tout pour arriver à ses fins, elle ne craint rien ni personne, pas même l’argent sale. Kadiatou, devenue femme de chambre aux États-Unis après avoir quitté sa Guinée natale, travaille dur pour offrir une belle vie à sa fille.
Quatre personnages, et autant de façons de raconter le vécu forcément pluriel des femmes africaines. Ainsi, leurs destins s’entremêlent et leurs expériences se répondent, sans jamais se refléter totalement. Selon leur milieu d’origine ou leur caractère, la façon dont elles abordent le monde et expérimentent le racisme et la misogynie, notamment, ne sera pas la même. Chiamaka et Zikora seront confrontées au mépris, au manque de considération et à l’indifférence des hommes qu’elles côtoient, quelquefois à des regards insistants. Omelogor endurera les préjugés et les remarques sexistes de ses supérieurs. Kadiatou, elle, apparaît comme plus vulnérable du fait de sa position sociale, et subira au cours de sa vie plusieurs agressions sexuelles. Son personnage est d’ailleurs inspiré de celui de Nafissatou Diallo, victime de viol de la part de Dominique Strauss-Khan en 2011. Là où, à l’époque, beaucoup la considéraient comme une instigatrice motivée par l’appât du gain, l’autrice utilise la fiction pour lui rendre justice, en mettant en évidence les incohérences d’un tel récit. Et si elle rappelle en fin d’ouvrage qu’une grande partie de l’histoire de Kadiatou est empruntée à son imagination, l’émotion qu’elle convoque nous rappelle combien le traitement médiatique qu’a reçu cette affaire était impitoyable.
« Kadiatou, ouvrez s’il vous plaît ! Kadiatou, nous voulons entendre votre version des faits ! Kadiatou, c’est comme ça que vous obtiendrez justice ! »
Elle tremblait de peur. Qui était-ce ? Comment avaient-ils trouvé son appartement ? Elle se dirigea très lentement, aussi silencieusement que possible, vers le judas. Elle vit quatre personnes, dont deux qui tenaient des appareils photo. Un coup soudain contre la porte la fit sursauter.
Le roman, toutefois, ne se cantonne pas à cette violence. Il se fait aussi le relais de voix plus optimistes et insouciantes, pour casser l’image d’une Afrique en lutte constante, qui ne se définirait qu’au travers des crises qu’elle traverse. Chiamaka elle-même évoque cette problématique dans la première partie, en revendiquant sa volonté d’écrire « des récits de voyages légers et amusants », tandis que son éditrice lui intime d’écrire sur la guerre au Soudan. « Le problème, c’est qu’un grand nombre de ces Blancs ne s’imaginent pas que nous avons des rêves, nous aussi », lui répond son compagnon, lorsqu’elle évoque le sujet avec lui. Aux côtés de scènes plus dures, parfois difficiles à lire, Chimamanda Ngozi Adichie tempère donc avec des scènes plus tendres – certaines relatives à l’amitié et à la sororité de ces femmes, d’autres illustrant la puissance des liens qui les unissent à leurs mères ou à leurs filles.
Mais l’amour romantique est lui aussi montré sous un jour positif. Nos quatre protagonistes croisent la route d’hommes néfastes, parfois dangereux, néanmoins l’espoir persiste. L’amour demeure un sentiment noble, qui offre à Chiamaka de précieux moments de bonheur, et une planche de salut à Kadiatou.
Pour autant, le regard que porte l’autrice sur les relations amoureuses est loin d’être naïf. Zikora et ses déceptions amoureuses à répétition nous le rappellent : l’injonction au mariage est aussi un moyen de soumettre les femmes à la volonté des hommes. En effet, alors qu’elle cherche à tout prix à se marier et avoir des enfants, Zikora se laisse plusieurs fois marcher sur les pieds par crainte de déplaire et de passer à côté de sa vie rêvée. En faisant d’elle une mère célibataire, l’autrice montre cependant que d’autres voies sont possibles vers la maternité, tout en dénonçant les dérives des injonctions sociales et familiales.
« Dès le début, elle avait perçu que sa vision de la vie contrastait vivement avec celle de ce premier voleur de temps. (…) Elle s’était toutefois cramponnée à lui parce que les gens changeaient, et parce qu’elle se sentait capable de le changer. Marions-nous d’abord, songeait-elle, attendons que je tombe d’abord enceinte. Elle continuait de laver sa vaisselle sale qui traînait sur la table ; au moins il n’en laissait plus sous son lit, c’était un progrès. »
Quant à Omelogor, elle se moque ouvertement de ces pressions et assume, au contraire, d’apprécier sa vie de femme célibataire. Quand sa tante lui dit : « Ne fais pas semblant d’aimer la vie que tu mènes », elle est blessée, mais en définitive, se réjouit du temps passé entourée de ses amis et de la liberté dont elle dispose en vivant seule. À défaut d’avoir un homme dans sa vie, son véritable amour, c’est l’Afrique, ce continent qu’elle regrette d’avoir quitté pour les États-Unis, car elle pensait y trouver une forme d’apaisement et de rédemption. À travers elle, Chimamanda Ngozi Adichie loue ainsi l’africanité, sa chaleur et son franc-parler, qui sont si chers à Omelogor.
Néanmoins, il faut reconnaître que ce personnage a quelque chose d’irritant. Comparé à Chiamaka, Zikora et Kadiatou, toutes très attachantes, Omelogor agace par son excès de confiance en elle et son manque d’empathie. Parfois très brusque avec les autres, elle n’hésite pas à dire ce qu’elle pense sans prendre aucune pincette, et sans se soucier des dégâts qu’elle pourrait causer. Qui plus est, la partie qui lui est dédiée comporte plusieurs passages qui – il faut bien l’admettre – sont assez peu palpitants. Qu’il s’agisse de transactions bancaires douteuses ou d’actualités relatives au Coronavirus, le récit a alors tendance à s’éparpiller, ce qui peut donner lieu à une certaine frustration, là où nous brûlerions plutôt de savoir ce qu’il advient de Kadiatou.
Quant au style, il est simple, mais efficace. Les phrases s’enchaînent naturellement, ce qui rend la lecture fluide et agréable, même si l’ensemble manque, peut-être, d’un soupçon de poésie.
Toutefois, de manière générale, les points forts de ce livre l’emportent largement sur ses points faibles. Le sentiment de révolte qu’il suscite donne à ses engagements une véritable force, et le plaisir de suivre ces femmes dans leurs pérégrinations fait facilement oublier ces petits défauts.