critique &
création culturelle

Marty Supreme

L’ivresse du mouvement, le vertige du vide

Un biopic sportif électrisant, porté par un Timothée Chalamet incandescent, qui transforme le ping-pong en spectacle total — au risque de sacrifier la profondeur à la frénésie.
Marty Supreme fascine autant qu’il frustre.

Il y a des films qui impressionnent. D’autres qui bouleversent. Marty Supreme appartient à une catégorie plus rare : celle des œuvres qui exaltent dans l’instant et interrogent dans l’après-coup. Le plaisir est immédiat, presque euphorique. La réflexion, elle, arrive plus tard ‒ accompagnée d’un léger goût d’inachevé.

Porté par un Timothée Chalamet habité, le nouveau film de Josh Safdie transforme l’ascension d’un prodige du tennis de table en odyssée sensorielle. Ce qui aurait pu n’être qu’un biopic sportif se mue en expérience frénétique, saturée de musique, de mouvements et d’énergie brute. Le résultat est grisant. Et pourtant, derrière cette virtuosité formelle, subsiste une frustration tenace.

Un cinéaste de la tension contemporaine

Il n’est pas anodin que ce projet soit porté par Josh Safdie. Depuis ses collaborations marquantes avec son frère Benny Safdie - notamment Good Time et Uncut Gems - le cinéaste s’est imposé comme l’une des figures les plus singulières du cinéma américain contemporain. Son style repose sur une mise en scène de la tension permanente : caméra nerveuse, montage haletant, personnages pris dans des spirales d’obsession et de désir. Marty Supreme prolonge cette esthétique tout en la déplaçant vers un territoire inattendu. Là où ses précédents films exploraient les marges urbaines et les trajectoires d’hommes au bord de la chute, Safdie s’intéresse ici à la fabrication d’une figure héroïque. Le résultat conserve cette énergie quasi anxieuse qui caractérise son cinéma, mais l’applique à un récit d’ascension plutôt qu’à une descente aux enfers. Ce déplacement révèle aussi l’ambition croissante du réalisateur : transformer un simple récit sportif en expérience sensorielle totale, quitte à privilégier la sensation sur la réflexion.

L’énergie comme principe

Dès les premières minutes, Marty Supreme impose son rythme. La caméra ne se stabilise jamais vraiment ; elle accompagne, poursuit, bouscule. Le montage privilégie l’impulsion plutôt que la contemplation. Chaque match devient un duel chorégraphié, chaque échange une pulsation. Le tennis de table ‒ longtemps relégué aux loisirs de camping et aux arrière-salles ‒ acquiert ici une dimension presque épique.

Cette vitalité formelle constitue la grande réussite du film. Elle emporte le spectateur dans un tourbillon constant, rendant la moindre séquence électrique. Le cinéma de Safdie n’est pas celui de la mesure ; il est celui du mouvement, de la tension, du débordement. À ce titre, Marty Supreme est un divertissement au sens le plus noble du terme : une œuvre qui capte, stimule, galvanise.

Mais cette énergie permanente agit aussi comme une fuite en avant. À force d’accélération, le film laisse peu d’espace à la respiration. L’émotion affleure sans jamais s’installer durablement.

Le charisme comme moteur dramatique

Au centre de cette mécanique se tient Marty Mauser, figure ambitieuse, instinctive, insatiable. Timothée Chalamet lui prête une intensité nerveuse fascinante. Son jeu épouse les variations du film : exalté, arrogant, fragilisé. L’acteur ne cherche pas à rendre son personnage aimable ; il le rend vivant.

C’est précisément là que réside l’un des paradoxes du film. Marty est magnétique, mais rarement attachant. Sa trajectoire est guidée par l’ego, le désir de reconnaissance, une volonté presque fébrile de laisser une trace. Il manipule, improvise, triche parfois avec les règles morales. L’admiration qu’il suscite est sans cesse contrebalancée par une distance émotionnelle.

Cette ambiguïté enrichit le portrait tout en compliquant l’adhésion. Là où le biopic classique invite à l’identification, Marty Supreme privilégie l’observation. Le spectateur assiste à l’ascension d’un homme plus qu’il ne la partage réellement.

Un biopic détourné

Le film emprunte les codes du récit sportif pour mieux les subvertir. La progression vers la victoire n’est pas linéaire ; elle est chaotique, presque accidentelle. L’apprentissage technique importe moins que la construction d’une légende personnelle. Marty ne se contente pas de jouer au ping-pong : il fabrique son propre mythe.

Cette dimension quasi fabuleuse donne au film une tonalité singulière. L’histoire semble parfois flotter entre réalité et exagération, entre chronique intime et geste mythologique. Le résultat est stimulant, car il refuse la rigidité académique. Pourtant, ce choix narratif a un coût : la cohérence dramatique se dilue dans une succession de séquences inégales.

Certains passages captivent par leur audace ; d’autres paraissent esquissés, comme si le film préférait passer à la scène suivante plutôt que d’explorer pleinement celle en cours.

L’absence de gravité émotionnelle

Si Marty Supreme séduit par son élan, il déroute par sa relative superficialité émotionnelle. Les relations secondaires ‒ amoureuses, familiales, amicales ‒ existent davantage comme des jalons que comme de véritables arcs dramatiques. Les personnages gravitent autour de Marty sans toujours acquérir une densité propre.

Ce déséquilibre renforce l’impression d’assister à un spectacle centré sur une seule trajectoire, au détriment de l’épaisseur collective. Le film fascine par son énergie individuelle, mais peine à construire un monde pleinement incarné.

Cette réserve n’annule pas le plaisir éprouvé. Elle le nuance. Le divertissement est réel, presque euphorisant par moments, mais il ne s’accompagne pas d’une résonance émotionnelle durable.

L’esthétique contre le vertige du sens

Reste une question essentielle : que raconte véritablement Marty Supreme ? L’obsession de la réussite ? La fabrication d’un héros ? L’Amérique de l’après-guerre en quête de figures nouvelles ? Le film esquisse ces pistes sans jamais les approfondir totalement.

La mise en scène, virtuose, semble parfois primer sur le propos. Les choix musicaux, les accélérations, les ruptures de ton créent une expérience sensorielle puissante. Mais à force de privilégier l’impact immédiat, le film laisse planer une impression de vacuité thématique. Le geste est audacieux, mais il frôle parfois l’esquive.

Et pourtant, cette tension entre surface brillante et profondeur incertaine participe aussi de son identité. Marty Supreme est un film sur la vitesse ‒ et peut-être, plus subtilement, sur le danger de vivre uniquement à travers cette vitesse.

Une œuvre imparfaite mais vibrante

Il serait injuste de réduire Marty Supreme à ses failles. Rarement un film récent aura su transformer un sport aussi peu cinématographique en expérience aussi galvanisante. Rarement la mise en scène aura semblé aussi libre, aussi affranchie des conventions du biopic traditionnel.

Mais il serait tout aussi réducteur d’ignorer ce que cette frénésie dissimule : une narration parfois éclatée, des relations sous-exploitées, une profondeur émotionnelle en demi-teinte.

Ce qui demeure, au final, c’est un sentiment double. Celui d’avoir assisté à un spectacle vibrant, audacieux, porté par une performance centrale mémorable. Et celui d’être resté à la surface d’un récit qui aurait pu atteindre une tout autre ampleur.

Marty Supreme ne cherche pas l’équilibre ; il choisit l’excès. Il ne s’installe pas ; il file. Cette course permanente constitue à la fois sa grandeur et sa limite. Un film exaltant, imparfait, profondément vivant ‒ et dont les défauts mêmes nourrissent la discussion bien après la projection.

Même rédacteur·ice :

Marty Supreme
De Josh Safdie
Avec Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A’zion
États-Unis, 2026
149 minutes

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