critique &
création culturelle

Paradisiaca. Un Lac-Opéra d’Elke de Rijcke

Un petit coin de paradis

Paradisiaca. Un Lac-Opéra d’Elke de Rijcke, publié aux éditions MF dans la collection « Poésie commune », offre un périple en pleine nature, une expérience immersive à travers une multitude de perspectives, tout un monde de regards inédits sur la région méconnue du Bodan.

Polyphonique, Paradisiaca. Un Lac-Opéra compte une quarantaine de personnages (énumérés en début d’ouvrage et précisés à la fin de chaque texte) prêtant leur voix aux poèmes qui composent ce petit livre rouge, OVNI fascinant de la poésie contemporaine belge. En effet, Bodan n’est pas simplement décrit d’un point de vue extérieur unique, mais offert à voir via de multiples regards, tels que l’âme, le clocher, le lac, la nef de l’église, le rêve, la poupée, la marionnettiste et bien d’autres encore.

Il n’est donc pas ici question de dépeindre de façon superficielle des paysages instagrammables mais bien d’entrer en communion avec une région peu connue du grand public à travers divers points de vue et de rendre compte de l’importance et de la richesse de cet écrin de nature en empruntant à cette dernière quelques mots et sensations.

« en juillet il fait bouillant

mais j'appâte frais plein de promesses.

à douze heure trente la contrée déroule ses pollens

et le nectar dégouline dans les gorges

surtout dans le jardin du bas

où les coquelicots fleurissent sur leurs lèvres

le lac

près de Sipplingen »

Lire les mots d’Elke de Rijcke, c’est accepter de se laisser embarquer dans un récit de voyage mais aussi un récit d’amour de la nature parsemé, ici et là, d’un peu d’amour tout court. C’est accepter de ne pas toujours tout comprendre, de lire et relire une ligne ou un poème dans son entier et continuer d’y voir flou. C’est se rendre compte que nous avons, en grande partie, perdu la faculté de voir et de ressentir ce qui nous entoure lorsqu’on décide de s’écarter un peu de la ville et de son bruit, lorsqu’on décide de lever pour de bon le nez de nos écrans. Enfin, c’est admettre que le rythme effréné que nous acceptons d’endurer, que nous imaginons appliqué à tout, partout et tout le temps, n’existe pas dans cette nature, n’existe pas dans ce livre.

Découpé en treize parties thématiques et illustré par des photographies et des cartes géographiques, Paradisiaca. Un Lac-Opéra est aussi enrichi de références historiques, tout particulièrement dans sa quatrième partie « Gravures – Cartes postales – Temps du Bodan Alt Hohenfels & Altgau ».

En ce qui concerne la forme pure du texte, Paradisiaca. Un Lac-Opéra est un ensemble de poèmes en prose aux formes libres. Il n’est pas question ici de rimes riches ou pauvres, de métrique, de vers pairs ou impairs. Sont aussi absents de ce recueil : les majuscules en début de poème et les points finaux. On entre dans les textes comme dans de courts flux de pensées et l’on bondit d’un point de vue à l’autre sans l’interruption d’une ponctuation stricte.

Au fil de ces quelque 140 pages, Elke de Rijcke parvient à nous ouvrir les yeux sur le sujet écologique sans jamais le mentionner frontalement et sans jamais pointer du doigt les manquements de l’humanité vis-à-vis de la terre qui l’abrite. En effet, il suffirait de sortir de chez soi, de sortir de la ville et d’éteindre nos téléphones pour nous rendre compte, le temps d’une promenade, de l’absurdité de certains de nos comportements, des contradictions qui nous poussent à détruire ce qui nous fait du bien, ce qui nous maintient en vie.

Paradisiaca. Un Lac-Opéra est une bulle d’oxygène, un voyage à picorer ou à dévorer, un livre qui plaira aux amoureux de la nature et aux amateurs d’une poésie libre et exigeante.

Paradisiaca. Un Lac-Opéra

Elke de Rijcke

Éditions MF, « Poésie commune », 2026

148 pages

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