L’enfer du doute
Notre Château d'Emmanuel Régniez
Un livre un extrait (30)

Un livre, un extrait, un commentaire. Karoo vous propose un autre regard sur les livres ! Extrait commenté de Notre Château d’Emmanuel Régniez par Sandra Defoy, qui s'épanche sur la couleur rouge, sa force évocatrice, son lien étroit avec la colère, la folie, l’imminence d’un changement violent.
C’est dans sa langue si singulière, répétitive, quasi litanique, qu’Emmanuel Régniez nous conte l’histoire d’Octave et Véra, frère et sœur vivant depuis vingt ans reclus dans la maison familiale baptisée « Notre Château ». Dans ce château, cette maison possessive, l'atmosphère est lourde, pesante et sombre. Un jeudi, lors de sa sortie hebdomadaire pour le centre-ville, Octave aperçoit dans un bus sa sœur, Véra. Impossible à croire, impossible à voir : Véra ne sort pas du château. Jamais. Véra ne prend pas le bus. Jamais. Et pourtant. Le doute s’installe dans l’esprit brumeux d’Octave, amorce la folie. Dans leur château, leur maison possessive, une ombre plane, un fantôme ère, rougeâtre.
« Je me doutais bien qu’il allait se passer quelque chose. Ce matin, j’étais dans la salle de bains. Je passais sur mes joues de la crème hydratante, quand un mince filet de sang a commencé à couler de mon nez. J’ai passé un doigt pour m’essuyer. Je me suis penché au-dessus du lavabo, et trois gouttes de sang se sont répandues sur le blanc de l’émail. J’ai relevé la tête. J’ai compris que ça recommençait. Que ça allait recommencer, comme il y a vingt ans. J’avais oublié la première et dernière crise. Et ce n’est que ce matin, quand ça a recommencé, que j’y ai repensé, que je me suis souvenu de cette précédente crise, il y a vingt ans. Le temps passe et on oublie. Je n’y pensais plus. Je n’avais pas de raison d’y penser non plus, puisque je n’avais plus de crise. Et que je ne saignais jamais du nez. Que je n’ai saigné qu’une fois, il y a vingt ans, le jour de la mort de mes parents. Comme un présage. Je voulais l’oublier cette crise, cette première crise. Elle m’avait fait peur, très peur, je ne voulais pas la revivre, je ne voulais pas qu’elle revienne.
Le vermeil sur l’émail, le rouge sur le blanc. Le sang formait comme une composition. Les gouttes de sang apparaissaient sur le blanc de l’émail. Le rêve. Le matin.
Je pensais à ses lèvres vermeilles. Mes cheveux blancs. Je savais, ce matin, que j’allais mourir.
J’ai pensé à ses cheveux rouges. J’ai vu mon visage blanc. J’ai compris que je pouvais mourir. »
Dans cet extrait, Emmanuel Régniez utilise la couleur rouge comme annonciatrice d'une potentielle catastrophe. Le sang coule et tache une surface propre et lisse, d’une blancheur jusqu’ici immaculée. C'est le début de la fin. Comme Octave, on voit rouge, on voit vermeil, on voit le sang goutter, on sent la tension monter. Le rouge comme prévision du point culminant de la folie, du point de non-retour. Le rouge comme avertissement de l’inéluctable.
Notre Château nous plonge au cœur de la folie d’un homme dont toutes les certitudes se mettent à vaciller du jour au lendemain. On y découvre, donnés au compte-gouttes, les secrets qui lient Octave et Véra, leur vie dans ce château, ceux de leur relation pour le moins particulière, le poids du passé qui les unit, les retient dans cet endroit étrange. Ce court roman, que l’on peut qualifier de gothique de par les thèmes qui y sont abordés et comment ils sont traités (château isolé, fratrie retirée et repliée sur elle-même, ambiance sombre, narrateur ambigu et peu fiable), est une parfaite porte d’entrée au genre. Cent-vingt-trois pages permettant une apnée, une lecture en one shot de laquelle on ne sort pas indemne, comme c’est toujours le cas avec les ouvrages de l’auteur. Un livre à lire dans la touffeur de la canicule, ne serait-ce que pour les frissons salvateurs qu’il saura prodiguer au lecteur.