critique &
création culturelle

Transgresser, bousculer, réinventer :

le Festival Voix de Femmes dérange Liège en octobre !

Cette année, et pour la quatorzième fois depuis 1991, le Festival Voix De Femmes s’empare de Liège pour presque trois semaines de rencontres, de réflexions, de (re)découvertes et surtout d’arts à travers le regard d’une vingtaine d’artistes remarquables.

Liégeoise d’origine, le Festival Voix De Femmes a toujours existé dans mon paysage culturel. Il faut dire qu’il parlait davantage à mes parents qu’à moi, et bien que j’y ai joué en 2009, je ne réalisais pas son importance d’un point de vue local et national. Outre la découverte d’artistes incroyables, dont certaines ont eu l’opportunité de jouer pour la première fois en Europe, la programmation du festival donne à voir un spectre d’une richesse artistique que je redécouvre encore aujourd’hui. Au-delà de sa programmation 100% féminine, qui s’avère encore terriblement nécessaire 28 ans plus tard, c’est un véritable regard et une identité que l’événement a su développer et nourrir au fil des années.

Depuis son changement de direction en 2017, le Festival s’ancre davantage dans les « marges » et s’active à éclairer l’ombre et les femmes qui l’occupent encore trop souvent. Il se fait également nomade, explorant la ville au travers d’une dizaine de lieux. L’événement donne à voir un spectre diversifié et vibrant d’approches artistiques et humaines. Il s’agit d’explorer l’altérité, oser déconstruire nos propres expériences et ressentis, et surtout celles que nous pouvons imposer aux autres, pour être à l’écoute d’autres regards.

Outre les nombreuses activités, ateliers, projections, rencontres, expositions, je vais ici me concentrer sur la musique. Je pourrais vous parler de Tomoko Sauvage et de Felicia Atkinson, qui seront réunies le temps d’une après-midi au KulturA. sur invitation de l’artiste Cécile Barraud de Lagerie, mais je me suis déjà étendue sur leur talent précédemment dans un article pour Karoo . Myriam Pruvot, avec qui je m’étais entretenue à l’occasion de l’événement Fair_Play au Brass en avril dernier, sera également présente le temps d’une nuit de pleine lune pour présenter sa nouvelle performance « 3 x Tirésia ». Je vais donc vous présenter ici cinq autres musiciennes, qui s’ajoutent à ma longue liste de coups de coeur pour cette édition, et qu’il sera possible de découvrir en octobre prochain.

Derya Yildirim & Grup Simsek

Derya Yildirim fait partie de cette vague d’artistes que nous découvrons aujourd’hui sous l’appellation « psychédélique turque ». Mais se fier aux genres musicaux qui portent des noms de pays, c’est comme imaginer que la chanson belge se résume à Marka ou à Maurane : c’est dommage. Qui plus est parce que le projet oscille entre le jazz, le rock et le funk, et que, mené par la voix et les compositions de Derya Yildirim, le quintet réunit aussi la batteuse anglaise Greta Eacott et trois musiciens français, allemands et italiens. Le répertoire est original mais s’inspire également d’artistes tel·les que Selda Bağcan ou Nazım Hikmet, tout en s’accompagnant de nombreuses improvisations en live. Leur premier EP, Nem Kaldı , sorti en 2014, donnera suite à un premier album, Kar Yağar , sorti en mai dernier.

À découvrir le 23 octobre au Reflektor avec Alsarah & The Nubatones.

Dans le même esprit, je vous invite également à vous plonger dans la sélection Turkish Ladies, de Ladies On Record . L’anthropologue polonaise Kornelia Binicewicz, désormais installée à Istanbul, s’active à redonner voix aux incroyables artistes des années 60 et 70.

Nadah El Shazly

Ce qui frappe d’abord dans la musique de Nadah El Shazly, c’est son incroyable hybridité. Puissant et électrique, son premier EP Ahwar (« Marécage ») est une merveille musicale. Mené par le chant vibrant et ensorcelant de Nadah El Shazly, composé entre le Caire et Montréal, cet opus traverse les codes du jazz, de la noise, du hip-hop, du psychédélisme jusqu’à l’électronique expérimentale avec finesse et subtilité. D’abord issue du punk, avant d’explorer l’électronique, l’artiste donne à entendre un répertoire unique et intemporel, qui imprègne les sens et décloisonne le monde musical.

À découvrir le 22 octobre au Reflektor avec Flowers.

Léonore Boulanger

Si ses débuts rappelaient davantage Brigitte Fontaine et Areski, Léonore Boulanger se refuse depuis lors à mettre un pied dans les boîtes dans lesquelles on pourrait tenter de la faire entrer. Elle nous rappelle que derrière une voix, il y a aussi une langue et que le langage est musique, offrant à découvrir un collage d’expérimentation mélodique et vocal impressionnant et unique. Une performance que l’on pourrait penser impossible à reproduire en live et pourtant, le résultat en est incroyablement déroutant. Entre le français, l’allemand, le japonais, l’iranien ou des langues imaginaires, la musique se fait jeu et réflexion, re-création et récréation. Practice Chanter , qu’elle présentera à Voix De Femmes, et La Maison d’Amour , sorti précédemment, sont deux chefs d’oeuvre que l’histoire de la musique n’oubliera pas de sitôt.

À découvrir le 12 octobre à l’An Vert avec Myriam Pruvot.

Sneaks

Issue d’un mouvement de résistance afro-féministe et queer, Eva Moolchan s’empare du hip-hop comme d’un outil de contestation sans pour autant le détacher de sa qualité artistique. Brut et minimaliste, explorant la pop autant que le post punk, ses trois premiers albums, sorti en moins de trois ans, sont d’une force indéniable, tant par leur richesse musicale que par leur pouvoir inclusif et rassembleur. Digne héritière des riot grrrl ou de Peaches tout en étant on ne peut plus contemporain, d’une juvénilité assumée, Sneaks a déjà beaucoup parcouru et a encore une belle et longue route devant elle !

À découvrir le 26 octobre au Reflektor avec l’incroyable Victoria Hanna.

Tanya Tagaq

En Europe, nous parlons de « chant de gorge », un chant diphonique ludique pratiqué par les inuits dans l'Arctique canadien, généralement par des femmes et en duo. Pourtant, traditionnellement, il s’agit d’un jeu, un concours qui met ces femmes en compétition, de manière sérieuse et/ou ludique. Le mot « musique » n’a pas d’équivalent Inuit et historiquement, celleux-ci pratiquent plutôt des percussions. La prouesse est basée sur la qualité des sons produits et sur l’endurance, ajoutant au passage quelques obstacles pour essouffler les participantes.

C’est avec habileté et puissance que Tanya Tagaq a su réunir cette pratique ancestrale et sa dimension musicale, la mêlant aux sonorités électroniques et jazz qui nous sont plus familières, ou même métal. Accompagnée de six musicien·nes sur scène, elle dessine un paysage sonore d’une intensité inouïe.

À découvrir le 10 octobre au KulturA. avec Osilasi.

Le programme complet est sur le site internet sur festival : http://festival.voixdefemmes.org

Au plaisir de vous y croiser !

La playlist pour découvrir la programmation musicale : http://bit.ly/30vLa7R

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