"Wuthering Heights"
Un fantasme esthétique de violence s’éloignant de toute dénonciation

Pour la Saint-Valentin 2026, les cinémas ont proposé une romance qui n’est pas censée en être une : une nouvelle adaptation des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, "Wuthering Heights", réalisée par Emerald Fennell. Une interprétation radicale et surtout une transposition en film érotique qui pose question : Fennell romantisant tout ce que Brontë dénonçait.
Emily Brontë publie en 1847 son unique œuvre, Wuthering Heights, que l’on connaîtra en français sous le titre célèbre Les Hauts de Hurlevent. Dans ce roman gothique, persécution vengeresse et fantôme du passé hantent les maisons anglaises et les landes marécageuses, mais Brontë en fait aussi un témoignage de son temps : pauvreté, exclusion et préjugés de classe et de race, enrichissement des entrepreneurs, codes sociaux stricts de l’ère victorienne avec domesticité et soumission des femmes. Contrairement à sa réputation, Wuthering Heights est une anti-romance. Comme une mise en garde, il illustre les relations dysfonctionnelles et le cycle transgénérationnel de la violence via trois générations de personnages, dont deux obsédés l’un par l’autre1, empoisonnant la vie de leur entourage utilisé en pions.
Ce roman n’est pas une histoire d’amour, c’est une histoire de vengeance et de traumatismes. Pas de tendresse, pas de romance, pas de « je t’aime », uniquement une domination émotionnelle, une volonté de posséder et de rendre le mal. Devenu un classique, il a déjà connu nombre d’adaptations, dont une notable en 1992 (Peter Kosminsky), une des seules qui adapte l’entièreté du roman, ou celle de 2011 (Andrea Arnold) qui ne romantise pas la relation ni ne choisit d’acteur blanc pour jouer l’homme à la peau sombre, Heathcliff. La nouvelle adaptation de 2026 par Fennell se fait cependant particulièrement remarquer, ressemblant plus à une fanfiction2 qui supprime et modifie la majorité des éléments du roman pour s’étendre sur une relation amoureuse qui n’existe pas originellement. Dans une interview, la réalisatrice précise que sa version est un mélange entre le souvenir altéré de sa lecture et ce qu’elle aurait aimé qu’il se passe, d’où les guillemets dans le titre de l’adaptation (très) libre.

Visuellement beau, mais creux
Esthétiquement, c’est une réussite : le film semble sorti d’un rêve excentrique, kitsch et poétique. Un paysage théâtral, des codes couleurs marquants et vibrants, une décoration surréaliste et une vibe Tim Burton sont mis en valeur par une photographie travaillée. On retrouve par exemple des personnages encadrés par la lumière d’une fenêtre, une symétrie récurrente, de gros plans dramatiques sur les corps et visages des acteurs. Les costumes sont également un spectacle visuel grâce à Jacqueline Durran3. Cependant, contrairement à ce qu’on a l’habitude de voir dans les films d’époque, les robes ‒ car cela ne touche étonnement que les costumes féminins ‒ sont anachroniques avec des matériaux plastifiés ou à l’effet vinyle. D’autres éléments visuels sont en décalage avec l’époque comme la maison qui est, par endroits, recouverte de mosaïque noire brillante ou d’un sol en damier. L’identité visuelle éblouissante et décalée s’aligne avec ce côté fanfiction, rassemblant des codes tendances et rapprochant le film à un pur produit marketing. Le public a d’ailleurs régulièrement droit à des défilements de scènes hyper rapides tels des edits4. Ces scènes étant de si courtes durées, on peine parfois à voir les détails des décors et costumes pourtant fort travaillés. Cela marchera toutefois bien sur Tiktok ou Instagram pour un public dont l’attention est surstimulée et pour qui la complexité narrative tend à se perdre au profit d’un visuel performant. Ce film est créé pour vendre : des visages connus dans un tout assourdissant, éphémère, qui capte l’attention et nous détourne de toute invitation à réfléchir et ainsi à se révolter.
Le scénario, lui, s’avère aussi pauvre que l’image est riche : rien n’est dit, à part un flot excessif de « je t’aime » et quelques citations phares du roman. Ces dernières, ainsi que les prénoms des personnages, rappellent en effet que c’est bien une adaptation des Hauts de Hurlevent, bien qu’on ne retrouve rien de ce qui a fait de ce roman un classique. L’adaptation supprime des personnages, travesti leurs aspects physiques, leurs origines, leurs âges, leurs personnalités, leurs liens relationnels, pour se concentrer principalement sur la relation entre Heathcliff (Jacob Elordi) et Cathy (Margot Robbie). Ceux-ci sont diamétralement modifiés également. D’un côté, Cathy, originellement manipulatrice, sauvage, lunatique, devient une femme blonde aux yeux bleu, douce et innocente, qui attise l’empathie du public. De l’autre, Heathcliff, un des personnages les plus cruels et monstrueux de la littérature victorienne, présenté comme un lascar ou un gipsy à la peau foncée dans le livre, est incarné par un homme blanc qui s’avère tendre et amoureux, agressif uniquement dans sa jalousie et ses relations sexuelles.
Le choix d’un acteur à la peau blanche, comme dans la majorité des adaptations du classique, a bien sûr relancé des débats, mais cette fois-ci, l’actrice qui joue Ellen, la dame de compagnie de Cathy – qui prend d’ailleurs tout le blâme dans cette adaptation – est d’ascendance vietnamienne tandis que l’acteur jouant Edgar, le mari de Cathy, est d’ascendance pakistanaise. Cela fait penser à La Chronique des Bridgerton (depuis 2020) qui a volontairement ajouté des personnages racisés dans l’adaptation en série et changé l’origine de certains5. Or, il n’était pas utile de le faire dans une œuvre dont le personnage central était déjà racisé. À quoi bon changer les origines des personnages sinon pour se rapprocher d’un whitewashing6 ? De plus, Fennell laisse de côté toute dénonciation de dynamiques sociales excluantes et racistes, élément pourtant majeur dans le roman, et perd ainsi une chance de représenter des problématiques toujours présentes de nos jours.

Un genre érotique qui fantasme sur la violence
Le plus grand changement reste la transition de l’œuvre vers le genre érotique. Le film débute par un gémissement sexuel qui s’avère être le râle de suffocation d’un homme en pleine pendaison. La vue de ce dernier en érection, conséquence courante durant ces exécutions, stimule même Cathy enfant, tandis que le peuple se livre à une orgie autour d’elle. La suite est ainsi annoncée : pendant plus de la moitié du film, nous assistons à des scènes de fantasmes, d’actes sexuels ou encore des plans à connotations sexuelles comme la bave d’un escargot, des jeux de doigts avec des jaunes d’œufs, voire le pétrissage d’un pain - action typique de certaines vidéos érotiques tendances sur TikTok. On retrouve également une sexualisation de la violence que subissent les personnages : fantasme sur les cicatrices du dos d’Heathcliff et la douleur du corset, scarification par jalousie, bdsm entre serviteurs… Soit une agressivité sexuelle constante.
A l’origine, le personnage d’Heathcliff, héros byronien cruel7, incarne la vengeance systémique. Victime traumatisée par l’humiliation, le racisme et la maltraitance qu’il a vécu enfant, il devient bourreau pour les générations suivantes. Dans le film, Heathcliff n’est plus qu’un objet de fantasme, perdant toute son essence. Son l’obsession de revanche est résumée en une simple jalousie et un caractère ténébreux. Cette réduction à un personnage générique de romance sombre dans une adaptation érotique vendue comme « la plus grande histoire d’amour de tous les temps » semble irrespectueux envers l’une des rares écrivaines qui a su à l’époque se défaire du genre de la romance pour dénoncer les conditions sociales et politiques de son temps8. L’intérêt dans l’écriture de la relation obsessionnelle entre Heathcliff et Cathy est qu’ils sont liés l’un à l’autre, non pas parce qu’ils s’aiment, mais bien car ils sont les seuls à se comprendre et se voir tels qu’ils sont: destructeurs, traumatisés et aliénés par ces conditions violentes que Brontë conteste.

Une autre érotisation va trop loin, celle d’Isabella. Considérée par certains comme le personnage le plus fort du roman, cette jeune femme, charmée par Heathcliff dans le seul but de rendre Cathy jalouse, se marie avec lui et en subit les conséquences : torture de son chien, emprisonnement, abus psychologique et physique… Victime de violence conjugale et suicidaire, Isabella finit par s’enfuir et élève seule son enfant malgré la mauvaise réputation que cela engendre. Dans le film, c’est radicalement différent. Tournée en ridicule, Isabella est présentée comme naïve au point de s’interroger sur un éventuel retard mental. Sa lettre d’appel à l’aide devient un jeu sexuel avant qu’elle ne se fasse attachée et qu’elle halète comme un chien. Elle est délibérément la soumise sexuelle de Heathcliff, devenant complice de sa propre maltraitance. Ce fantasme autour des relations toxiques et l’invisibilisation de la violence conjugale entretient le mythe que celles-ci sont à tolérer, voire pire, à fantasmer. C’est d’autant plus préoccupant qu’il s’agit d’une tendance grandissante dans la littérature jeune-adulte à travers la dark romance9. Quand on se rappelle que dans le roman, Heathcliff insulte et humilie Isabella qui aurait eu de lui une vision fantasmée, c’est profondément ironique. Sous couvert d’hommage, l’adaptation trahit l'œuvre et s’humilie elle-même.
« [...] elle s’est illusionnée [...]. Elle a vu en moi un héros de roman et elle a espéré que ma dévotion chevaleresque lui vaudrait des faveurs illimitées. J’ai quelque difficulté à la considérer comme une créature douée de raison, tant elle s’est obstinément entêtée à se faire une idée fabuleuse de ma personnalité et à agir selon les fausses impressions qu’elle se plaisait à entretenir. »10
Adapter une œuvre est libre à chacun, mais dénaturer et trahir l'œuvre d’origine peut être choquant. "Wuthering Heights" n’est pas à comparer avec la dizaine d’autres adaptations déjà réalisées, rejoignant plutôt les quelques versions hyper modernisées qui n’ont de ressemblance avec l'œuvre originale que les prénoms, citations connues et représentation d’un trouple maudit. Ce qui ne plait pas, c’est que le film a été présenté comme une adaptation du roman et non comme ce qu’il est : une fanfiction érotique qui perd, et même bafoue, tout ce que Brontë dénonçait. Dans la période compliquée que nous vivons actuellement, où la position de la femme, des personnes racisées et de celles en situation précaire sont de nouveau mises en péril, il y a un besoin encore plus grand de représenter ce qu’Emily Brontë avait eu le courage d’illustrer déjà deux siècles auparavant. Ce qui a sauvé le film au box-office, c’est la romance, son affiliation au roman, deux acteurs connus et hyper-médiatisés ainsi qu’une direction artistique éclatante. Cependant, le fond reste pauvre, cliché et lissé pour les attentes supposées de la génération TikTok. Finalement, "Wuthering Heights" aurait pu être une adaptation de n’importe quelle dark romance érotique, ce qui ne manque pas actuellement, et cela n’aurait pas attiré les foudres d’un public déçu et outré.