Rédacteur Anne-Lise Remacle

Pétrit tendrement les livres des autres puisqu’elle ne sait pas faire de pain. Journaliste en pointillés et esperluettes. Écoute avec conviction et (re)bondit, la plupart du temps. A une addiction sévère à « Mister Hyde » de Philippe Chatel et aux narrateurs non fiables.

Ses articles

  1. Se réapproprier
    les possibles :
    discussion avec
    Justine Lequette

    Nous avons souhaité parsemer l’année de paroles de créateurs, en lien avec la programmation des Midis de la poésie. Débutons avec Justine Lequette, comédienne qui met en scène J’abandonne une partie de moi que j’adapte au Théâtre National et propose en regard la création (lectures et musique) Jadis l’avenir n’était-il pas un continent ?  

    En 1961, sort en France Chronique d’un été, première expérience de cinéma-vérité, à l’initiative du sociologue Edgar Morin et du cinéaste-anthropologue Jean Rouch. De cette tranche d’époque jaillissent des fulgurances empreintes de liberté et de vérité.  Enthousiasmés et questionnés par ce film singulier, Justine Lequette et ses comédiens s’en emparent pour donner à voir sa résonance avec notre ici et maintenant.

    Qu’est-ce qui t’a amenée à construire un projet autour des thématiques entrelacées du bonheur et du travail ?

    Justine Lequette : C’est un projet issu d’un solo carte blanche de l’Esact, l’école dont je suis sortie l’année dernière. La consigne était : « Qu’est-ce que tu as envie de dire au monde ? Qu’est-ce qu’il est nécessaire de dire pour toi ? » Avant d’être comédienne, j’ai fait huit ans d’études en droit et j’ai moi-même vécu le monde du travail de façon très abrupte. J’ai eu l’impression de ne pas me retrouver dans ce système qu’on voulait m’imposer. J’ai senti que mes désirs s’amenuisaient. Qu’il y avait quelque chose de l’ordre d’une vitalité qui se perdait. Donc, j’ai fait un choix radical : j’ai décidé de quitter mon boulot et de faire du théâtre. Mes questionnements venaient de là : on est jeunes aujourd’hui, on nous raconte qu’il faut avoir un bon métier, qu’il faut avoir une vie assurée, qu’il faut être épanoui dans son travail.  Qu’il faut répondre à toute une série de critères. J’ai eu l’impression d’être engouffrée dans ce système malgré moi. Du coup, j’ai commencé à lire, à voir les différents points de vue qui étaient posés sur cette question.

    Quelles sont les raisons qui t’ont poussée vers ces sources (Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin, Attention danger travail et Volem rien foutre al païs de Pierre Carles, la pièce Je te regarde d’Alexandra Badea) ?

    J.L. : Le film de Jean Rouch et Edgar Morin est la source nodale. On vient reposer, réinterpréter le film dans la première partie, et pour la deuxième, on est allés piocher chez d’autres auteurs mais toujours en réaction à Chronique d’un été, en se demandant : « Et aujourd’hui, qu’est-ce qu’il en est du monde du travail ? » Ce qui m’intéressait dans le film de Rouch et Morin, c’est que c’est une expérience collective à la fois artistique et politique. Leur postulat de base, c’est de se dire : « On va interroger les gens sur comment ils vivent. » Pour cela, ils se réunissent dans un appartement, ils mettent à disposition du bon vin, un bon repas et ils essaient de créer des cadres de discussion dans lesquels les gens s’interrogent, dans lesquels ils essaient de répondre à des questions mais, parfois, il y a des ratés – même dans l’expérience du film. Morin dit que ce n’est pas un film pour le film, mais qu’il a aussi été fait pour les acteurs et pour les auteurs. Pour leur créer une expérience de vie. C’est quelque chose qui m’intéresse fort dans la pratique de mon métier.

    Le film de Jean Rouch et Edgar Morin est la source nodale. On vient reposer, réinterpréter le film dans la première partie, et pour la deuxième, on est allés piocher chez d’autres auteurs mais toujours en réaction à « Chronique d’un été » [...]

    Pour votre proposition aux Midis de la poésie, est-ce que vous vous basez aussi sur ce même matériau filmique ou est-ce que vous allez élargir le champ ?

    J.L. : On ne va pas traiter directement de Chronique d’un été pour ces lectures, puisque ça a déjà été fait pour le spectacle. En travaillant autour de ce film, tous les acteurs – puisqu’ils sont aussi créateurs – ont ramené des matières qui leur plaisaient. On a eu un large panel d’essais, de films, d’interviews, de poésies qui nous touchaient par rapport à ce sujet-là, et qu’on a essayé d’intégrer dans la forme au moment de la création. Et tout ce qu’on n’a pas réussi à intégrer mais à quoi on tenait, on le donnera à entendre aux Midis de la poésie. C’est en quelque sorte notre marmite d’inspiration, nos coulisses de construction de la pièce. Il y a beaucoup de spectacles qui sont faits sur le travail, et qui racontent une société négative, et nous on essaie de s’interroger sur quel est le possible de l’émancipation.

    Je me demandais justement si vous faisiez un théâtre de questionnement ou un théâtre qui esquisse en partie des réponses.

    J.L. : On essaie plutôt de questionner les gens. Morin a une phrase très belle là-dessus. Il dit qu’il pose aux gens la question « Comment vis-tu ? » pour que le spectateur lui-même se demande « Et moi comment je vis ? » et aboutisse à la réflexion « Que devons-nous faire ? », ensemble, collectivement. Cette interrogation première touche à la structure sociale, à celle du capitalisme. Aussi bien dans Jadis l’avenir n’était-il pas un continent ? que dans J’abandonne une partie de moi que j’adapte, face à un état du monde plutôt déprimant, on oppose un désir d’autre chose même si on ne sait pas parfaitement ce qu’est cet « autre chose ». On ne défend pas « un » type de société, on n’a pas de projet politique si ce n’est celui de dire « allons vers ce qu’on ne connaît pas encore ».

    Vos deux titres ont une charge poétique forte. On sent aussi qu’ils ont une filiation de forme et de sens avec celui de la pièce d’Antoine Lemaire (Compagnie Thec) dans laquelle tu as joué, Vivre sans but  transcendant est devenu possible.

    J.L. : Le fait que ça puisse répondre à celui de la pièce d’Antoine Lemaire, je pense que c’est plutôt inconscient (rires), même si ça m’a peut-être donné cette liberté formelle. On ne s’est pas posé la question longtemps pour J’abandonne une partie de moi que j’adapte, parce que cette phrase nous a vraiment paru le cœur du film, et résonnait avec  quelque chose que j’avais vécu dans le monde du travail. Pour rappel, c’est un employé qui raconte qu’il se sent divisé en deux parties : sa partie authentique et la partie qu’il adapte, celle de lui qui va au travail. Il y a quelque chose qui me parle à cet endroit-là, parce que c’est quelque chose qu’on vit tous – ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de gens qui s’émancipent dans leur travail mais, pour la majorité, répondre à un emploi, à des injonctions, c’est devenu compliqué. En témoignent le besoin de plus en plus de loisirs, de séparer la vie professionnelle et la vie à côté : c’est bien montrer qu’il y a dichotomie. Je ne fustige pas le travail, au contraire. Dans ma pratique aujourd’hui, j’ai l’impression que les deux parts se mêlent : ma vie personnelle est empreinte de mon travail parce qu’il m’épanouit. Et donc il me fait réfléchir sur ma vie personnelle en permanence.

    Dans le film, Rouch et Morin donnent bien à voir la dichotomie entre l’adaptation (= tenter de rentrer dans le cadre) et la débrouillardise (= trouver des moyens de sortir du cadre), tous ces petits arrangements que nous pouvons avoir avec un réel cadenassé. Cette tension-là, était-ce important de la montrer ?

    J.L. : Je n’ai pas envie d’avoir un point de vue moralisateur en disant : vos vies sont séparées. C’est plutôt faire entendre cette parole-là pour que chacun se pose intimement la question : « Est-ce que la vie que je vis me convient ? », « Où j’en suis dans tout ça ? ». Je ne veux surtout pas avoir une position surplombante ou dire « ce n’est pas comme ça que vous devez vivre ». Pour revenir sur  l’autre titre, Jadis l’avenir n’était-il pas un continent, c’est une phrase tirée de Voyage au pays sonore ou l’art de la question de Peter Handke, qui est une des matières qui nous a fait rêver sur le projet. Ce titre, on l’a choisi parce que, dans nos réflexions, il y a vraiment une dynamique entre le passé, le présent et l’avenir. C’est-à-dire comment relire dans l’ici et maintenant une expérience du passé – en l’espèce celle de Rouch et Morin, qui est une expérience collective rare : on a eu accès aux rushes et ils se mettent vraiment en danger dans leur façon de faire le film. On voit que c’est un film fait de hasards, aussi. Aujourd’hui, on n’a plus trop l’espace pour créer ces zones de hasard-là. On voulait donc reconvoquer cette expérience, reconvoquer l’histoire, afin de penser notre monde aujourd’hui et définir ce que nous projetons pour demain, collectivement.