L’originalité gratuite, le manque de mesure, et l’ennui, voilà les pièges dans lesquels Richard Linklater, le réalisateur de Boyhood, aurait pu tomber. Non seulement il les évite tous, mais en plus, il nous offre un film juste, sensible, et enthousiasmant.

Le scénario de Boyhood tient en une phrase : « Le film retrace le parcours de l’enfance jusqu’à l’âge adulte d’un gamin du Texas, Mason, dont les parents sont divorcés. » Bon, jusque-là, quoi de plus banal ? Mais à bien y regarder, cette apparente banalité est le fruit d’un tournage absolument hors normes et d’une démarche pas franchement innocente.

Le nom du réalisateur retient aussi l’attention : Richard Linklater. Ce cinéaste américain appartient à une génération de réalisateurs oscillant entre le cinéma expérimental (Slacker, Waking Life) et certaines productions plus grand public (Before Sunrise, Rock Academy). Bref, le cocktail est peut-être un peu plus savoureux que ce que promettait la carte.

Un tournage hors normes, techniquement…

L’originalité principale de Boyhood réside dans les conditions de tournage : le film a été réalisé sur une période de douze ans, avec les mêmes acteurs et la même équipe technique. Au départ, Boyhood n’avait pas de structure narrative, au-delà d’une trame générale assez imprécise. Le film s’est écrit au cours des années de tournage.

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Chaque année, le réalisateur réunissait ses troupes pour trois ou quatre jours, durant lesquels il enregistrait de courts segments de dix à quinze minutes. Les répliques étaient rédigées au fil du temps, selon la direction que prenaient les acteurs et l’évolution des personnages. Première conséquence technique : le montage du film (que l’on doit à Sandra Adair, fidèle de Richard Linklater) n’a pu commencer qu’une fois la dernière séquence du film dans la boîte.

… et humainement

L’autre conséquence, humaine celle-ci, est plus intéressante. Nous n’avons pas affaire ici à un reportage ; il s’agit bel et bien d’une fiction. Ce qui signifie que les acteurs ont véritablement grandi avec les personnages qu’ils incarnent. Ellar Coltrane, qui endosse le rôle du personnage principal, Mason, a notamment été mis contribution pour l’écriture de certaines scènes. Des scènes relativement intimistes qui, de son propre aveu, s’inspirent de sa propre vie. La frontière entre l’acteur et le personnage n’a peut-être jamais été aussi fine.

Et ça ne s’arrête pas là : Richard Linklater a poussé le vice jusqu’à proposer à Ellar Coltrane, Patricia Arquette et Loreilei Linklater (oui, oui, la fille du réalisateur : ce n’est pas la première fois que Richard Linklater fait tourner sa fille, c’était déjà le cas dans Walking Life) de passer du temps ensemble, pour renforcer l’esprit de famille qui est censé transpirer et transcender son film. Au programme donc, pour les trois acteurs : dîners de famille, soirées pyjama et projets culturels. Ce ne fut pas sans conséquences sur le quotidien des acteurs, pendant douze ans : « Cela avait une influence sur notre vie privée. Si je voulais me faire un piercing ou une coupe de cheveux, j’en parlais à Richard afin de savoir si ce serait cohérent avec mon personnage », explique Patricia Arquette.

C’est presque schizophrénique. Pour quel résultat à l’écran ? Difficile de jauger à quel point cette débauche d’efforts, dans le temps et dans l’implication, a modifié le jeu des acteurs. Une chose est sûre : la méthode est hors normes.

Universelle jeunesse

Mais, aussi fou soit-il, le concept de ce tournage suffit-il à faire de Boyhood un bon film ? Parce que, tout de même, le scénario ne promet rien d’emballant. Voir défiler sur un écran, pendant plus de deux heures, la jeunesse d’un Texan, le jeu en vaut-il la chandelle ?

Eh bien, et c’est peut-être le plus surprenant : oui ! Ce qu’a voulu — et est parvenu à faire — Richard Linklater, c’est raconter l’essence de la vie par le biais de ce qui occupe le plus clair de notre temps : le quotidien.
Car même si, sur le plan de l’environnement familial et socioculturel et de l’éducation, nous n’avons probablement par grand-chose à partager avec Mason et sa famille, ce n’est pas le cas d’une chose beaucoup plus fondamentale encore : notre humanité.

BOYHOOD

On se rend compte, dans Boyhood, que, finalement (finalement…), on ne grandit pas si différemment au fin fond du Texas, qu’au cœur de l’Europe. On se pose, aux même âges, les mêmes questions, on fait les mêmes expériences, on boit la même première bière, on ressent les mêmes sentiments, on a les mêmes craintes, et presque… les mêmes aspirations !

Alors, on peut reprocher à Boyhood quelques longueurs, quelques lenteurs. Mais la découverte de cette universalité de la jeunesse, et de l’humanité, en fait une expérience si intense (presque déroutante) que ces petits reproches ne parviennent pas à éteindre l’enthousiasme. Et faire naître de l’enthousiasme d’un quotidien des plus banals, c’est aussi une des performances du film.

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Boyhood

Réalisé par Richard Linklater
Avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette et Loreilei Linklater
États-Unis, 2014, 165 min.